En Israël, les attaques du 7 octobre 2023 occupent une place centrale dans l’espace public et médiatique, renforçant le sentiment d’une menace existentielle. À de rares exceptions, les pertes palestiniennes restent largement absentes du récit dominant. Dans ce contexte, les chiffres et les récits jouent un rôle central. Dario et Raziel, deux soldats de Tsahal, témoignent.
Trois ans après les attentats du 7 octobre, les bombes continuent de tomber à Gaza. Tsahal, l’armée israélienne, continue d’y être déployée malgré la mise en place d’un cessez-le-feu il y a près d’un an. Pour une ancienne soldate israélienne, la situation est claire : « La guerre n’est jamais vraiment finie, elle a simplement changé de forme. C’est une manière pour le gouvernement de maintenir la guerre et le contrôle de Gaza tout en en réduisant le coût. Aujourd’hui, la guerre avec l’Iran contribue largement à reléguer ce conflit au second plan. »
Le long de la ligne jaune
Raziel, un jeune soldat, se porte volontaire pour servir sur le front à Gaza. Lors de son temps libre, il organise des visites le long de la frontière. Son but : « montrer à tous le monde ce qu’il s’est vraiment passé le 7 octobre ». Lors de sa visite, il explique que « Si aujourd’hui il y a encore des morts palestiniens, c’est parce qu’ils ont franchi la ligne jaune qui délimite les deux territoires ».

Cette « ligne jaune » à laquelle il fait référence correspond à une délimitation instaurée lors de la première phase du cessez-le-feu instauré par Trump il y a plus d’un an. Cette nouvelle délimitation ampute la bande de Gaza d’environ 30 % de son territoire. Elle implique que l’armée israélienne reste sur place afin de veiller à ce que personne ne la franchisse. « Nous sommes à Gaza pour veiller à ce que le traité soit respecté, rien de plus », affirme Raziel, pour qui le constat est clair.
Pourtant, un autre soldat, récemment démobilisé, décrit certaines dérives. Dario, lui aussi déployé à Gaza depuis le 7 octobre 2023, était présent à l’intérieur de l’enclave. Aujourd’hui il a quitté Israël pour voyager. Avec du recul il constate que Tsahal joue un rôle psychologique central sur les soldats. « A Gaza, on a l’impression que le Hamas est partout […] il y a même des armes dans les chambres d’enfants » Une affirmation qui fait écho à celle de Raziel, qui parle de « photos d’enfants avec des armes aux bras, préparés à la guerre depuis leur plus jeune âge ».
Au delà des photos il y a des chiffres qui circulent. « le Hamas serait passé de 40 000 à 45 000 membres depuis le début de la guerre ». Un chiffre qui provient de la hiérarchie militaire mais qui reste difficile à confirmer. En recoupant différentes sources, certains analystes situent toutefois le nombre de combattants entre 20 000 et 30 000 avant le conflit.
Une guerre des récits au cœur de l’armée
Cette bataille des chiffres et des récits participe à structurer la perception des soldats. Leur jeune âge peut également influencer leur compréhension du conflit. Pour Dario, cette confusion nourrit un discours interne puissant : « Que l’on soit pour ou contre au départ, le fait d’être à Gaza et de voir la haine contre Israël dès le plus jeune âge nous fait penser que ce que nous faisons est pour la bonne cause. »
« Après trois ans à l’armée, avoir tué un membre présumé du Hamas devient quelque chose dont on peut se vanter à son retour. » Dario
Tout en reconnaissant une forme d’influence idéologique, il défend néanmoins le fonctionnement de l’institution : « Il n’y a pas d’exactions et les dérives sont très rares, car l’armée israélienne suit un cadre réglementaire très précis qui interdit les actes illégaux. »
Ce discours, fréquent chez les soldats, renforce l’idée d’une guerre perçue comme légitime, malgré les accusations de crimes graves que les deux hommes rejettent. En effet, malgré leurs désaccords politiques, Raziel et Dario partagent une même conviction : « Ce qui se passe à Gaza est tragique, mais c’est nécessaire pour protéger les Israéliens et les Palestiniens du Hamas. » Raziel complète son affirmation avec un chiffre : « 70 % des Palestiniens ne souhaitent plus rester dans la bande de Gaza », citant un sondage qu’il attribue à l’armée.
Dans ce contexte, les chiffres, les témoignages et les interprétations deviennent des éléments clés d’une bataille qui contribue à façonner la perception du conflit, alors même que l’application du cessez-le-feu actuel dépend du regard de ceux qui l’appliquent.

