Pendant que les grands mani­festent, les petits observent

« Pourquoi Adam part dans les rues pour crier ? » demande Lilou à leur mère, du haut de ses 7 ans. Son frère a 16 ans, il est en Première et participe aux mobi­li­sa­tions lycéennes. Le 6 octobre, une impor­tante mani­fes­ta­tion a rassemblé à Lille des lycéens, des étudiants et d’autres par­ti­ci­pants mobilisés autour de l’avenir de l’école publique. Selon un décompte de l’Union syndicale lycéenne, 25 000 personnes ont défilé.

Deux jours plus tard, un nouveau ras­sem­ble­ment a réuni des mani­fes­tants dans un cortège moins important. Les par­ti­ci­pants dénon­çaient notamment le manque de moyens et la dégra­da­tion des condi­tions d’enseignement. Pour les ado­les­cents mobilisés, ces ras­sem­ble­ments sont une manière de rendre visibles leurs pré­oc­cu­pa­tions. Pour leurs frères et sœurs plus jeunes, ils repré­sentent une réalité parfois difficile à saisir.

Aux yeux des cadets

À l’heure du départ pour l’école, Nora prend son petit-​déjeuner. Sa grande sœur, Orlane, 17 ans, vient de partir mani­fes­ter, une pancarte sous le bras. « Ma mère a dit qu’Orlane veut aider les écoles à avoir plus d’argent pour mieux apprendre avec des pro­fes­seurs plus nombreux », explique Nora, 10 ans. Elle n’est pas sûre d’avoir tout compris, mais, quand on lui demande ce qu’elle en pense, elle fronce les sourcils et serre la main de son père : « Si c’est pour avoir des leçons et réussir en classe, alors je veux y aller aussi. »

Comme beaucoup d’autres cadets de leur famille, Nora observe ce qui se passe dans les rues lilloises. Elle ques­tionne ses parents et attend le retour de sa sœur pour qu’elle lui raconte sa journée. Son héroïne se bat pour ses droits. Nora ne maîtrise pas encore toutes les reven­di­ca­tions, mais elle croit dur comme fer en sa sœur. « Si elle le fait, c’est pour sauver l’école ! »

La peur de l’inconnu

Les poubelles qui brûlent, les slogans qu’ils déchiffrent à voix haute et les visages masqués : les plus petits entendent parler des mani­fes­ta­tions et assistent parfois à des scènes qu’ils ne com­prennent pas toujours. Même lorsqu’on tente de leur expliquer ce qui se passe, la peur peut prendre le dessus. Eliot, 9 ans, a vu son grand frère revenir avec un bleu sur le visage. « Il se bat pour avoir de meilleures condi­tions au lycée, mais c’est super violent, il a même la voix cassée. » Derrière les reven­di­ca­tions et les cortèges, les plus jeunes découvrent quelque chose de nouveau : l’engagement, mais aussi les émotions et les inquié­tudes qui l’accompagnent.

Vita, 11 ans, parle avec convic­tion de ses grands frères, élèves en terminale et mani­fes­tants dans les rues lilloises. « Ils veulent faire changer les choses parce que leur lycée va très mal, ils crient pour se faire remarquer. Ils se défendent super bien. » Vita ne comprend pas encore les débats sur les budgets scolaires, les effectifs des classes ou les condi­tions de travail des ensei­gnants. Pourtant, elle perçoit ce qui pousse ses frères à descendre dans la rue. À ses yeux, ils essaient de faire entendre leur voix et de défendre ce qui compte pour eux.

Une histoire de transmission

La volonté de reven­di­quer, de crier pour se faire entendre et de défendre leur avenir pousse les lycéens dans les cortèges. Pour les plus jeunes qui les observent, cette mobi­li­sa­tion prend parfois une autre dimension : celle d’un combat mené par leurs modèles. Les grands frères et les grandes sœurs sortent dans les rues et réclament des chan­ge­ments que leurs cadets ne sai­sissent pas toujours. Pourtant, à leurs yeux, leur enga­ge­ment a quelque chose d’impressionnant. « C’est comme voir un super­hé­ros qui part au combat », souligne Daniella, 8 ans, en évoquant son frère.

Dans les rues de Lille, les lycéens portent leurs reven­di­ca­tions. À la maison, leurs petits frères et sœurs les regardent, les ques­tionnent et attendent leurs récits. Cela ne signifie pas qu’ils adop­te­ront plus tard les convic­tions de leurs aînés. Mais quelque chose se transmet déjà entre les murs de la maison et les rues de Lille. « Pourquoi Adam part dans les rues pour crier sans moi ? » s’indigne soudain Lilou lorsqu’on lui explique ce qui pousse son frère à manifester.

À travers les questions, les regards admi­ra­tifs et parfois les inquié­tudes, les plus jeunes découvrent que l’on peut élever la voix pour défendre ce qui compte. Ils ne connaissent pas encore le sens de tous les slogans, mais ils savent recon­naître le courage de ceux qu’ils aiment. Et si les lycéens mani­festent aujourd’hui pour leur avenir, ils trans­mettent peut-​être aussi, sans le savoir, une première leçon de citoyenneté.

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