Longtemps cantonnées à l’arrière-salle enfumée des pubs britanniques, les fléchettes ont quitté le comptoir pour s’installer au centre de l’écran. Les derniers Championnats du monde ont rencontré un succès inattendu, presque déroutant. Le 3 janvier, la victoire du jeune prodige britannique Luke Littler a rassemblé en moyenne 400 000 téléspectateurs sur la chaîne L’Équipe, avec 18,5 millions de téléspectateurs cumulés sur l’ensemble de la compétition. Une performance qui a surpris bien au-delà de la Manche.
Quand la cible s’élargit
Au Royaume-Uni, les fléchettes ne sont plus un phénomène, elles sont une institution. En janvier 2024, la finale des Mondiaux entre Luke Humphries et Luke Littler a réuni 3,71 millions de téléspectateurs sur Sky Sports, avec un pic à 4,8 millions, un record hors football. Une chaîne qui ne s’y est pas trompée en prolongeant pour cinq ans son contrat avec la Professional Darts Corporation, pour 125 millions de livres, soit le double du précédent accord. Mais ce qui intrigue aujourd’hui, c’est le terrain inattendu sur lequel les fléchettes s’imposent. En France, pays historiquement réfractaire à cette discipline, l’audience est bien réelle. « Un journaliste de la BBC m’a contacté pour comprendre la montée des fléchettes en France », confiait Marc Las, directeur de la rédaction de la chaîne L’Équipe. Preuve que la dynamique dépasse désormais les frontières culturelles habituelles.
À Lille, le phénomène s’installe aussi doucement mais sûrement. « Avant, la cible prenait la poussière. Maintenant, des clients viennent exprès pour jouer ou regarder les matchs », raconte Julien, barman dans le Vieux-Lille. « Certains appellent même pour savoir si nos machines sont libres. » Autour de lui, une partie se joue d’ailleurs, les flèches claquent contre la cible, Thomas, 26 ans, raconte : « Je suis tombé dessus par hasard. En dix minutes, j’étais accro. C’est simple à suivre, super spectaculaire et l’ambiance est au rendez-vous et quand tu prends la fléchette toi-même, c’est une adrénaline de dingue. Franchement, c’est un plaisir à chaque lancer, et je ne me lasse pas. »
Le pouvoir du récit
Si les audiences grimpent, ce n’est pas un hasard. Les fléchettes ont misé sur ce que beaucoup de sports cherchent encore, le storytelling. Rivalités assumées, personnages identifiables, ambiance survoltée. En Allemagne, malgré l’absence de joueurs dans le top 10 mondial, la finale des Mondiaux a attiré près de 3 millions de téléspectateurs sur Sport1, un record pour la diffusion du tournoi dans le pays. Une réussite liée à la mise en scène. Le fameux 180 scandé par la foule, le triple 20 devenu mythique, des règles simples mais une exigence extrême, tout est pensé pour le spectacle. « On comprend vite, mais on se rend compte que c’est hyper dur », sourit Mathilde, 24 ans, étudiante lilloise. « Ça change du foot, on est plus dans la précision que dans le physique. »
Des cibles… et des chiffres
Conséquence immédiate, les ventes décollent. « On sent vraiment un avant/après », confie un vendeur du rayon fléchettes chez Décathlon à Lille. « Depuis les derniers championnats, on vend des jeux complets tous les jours, des débutants aux joueurs confirmés. C’est devenu un vrai sport grand public. »
La Fédération française de fléchettes observe cette vague avec attention. Il y a désormais plus de 2 200 licenciés en France, un nombre en hausse par rapport aux saisons précédentes. Une explosion facilitée par l’accessibilité du sport, peu de matériel, peu de contraintes physiques, une licence abordable. Malgré cet essor, les fléchettes restent un bastion masculin. Pourtant, des figures comme Fallon Sherrock ou Beau Greaves ont ouvert la voie. Au Royaume-Uni, la discipline affiche même la meilleure part d’audience féminine sur Sky Sports, avec 40 % de téléspectatrices. Une contradiction apparente, mais aussi une promesse pour l’avenir.
La France redécouvre un sport qu’elle avait presque oublié. Les fléchettes ne sont plus seulement un loisir, mais un rendez-vous télévisuel et social. Reste à savoir si l’engouement s’inscrira dans la durée. Pour l’instant, une chose est sûre, la fléchette a touché sa cible. Et à Lille comme ailleurs, le public en redemande.
Tout comme avec un jeu de cartes, aux fléchettes il est possible de jouer à plusieurs modes de jeux différents. En compétition, et notamment lors des championnats du monde, c’est le « 501 double sortie qui est joué ». Ici, le défi est encore plus corsé : non seulement il faut atteindre 0, mais le coup final doit obligatoirement être réalisé en touchant un double (la section extérieure de la cible). Si l’on dépasse zéro toute la volée en cours est annulée. Le score maximal faisable en une manche est 180 (trois triple 20 d’affilés).Un finish en 9 fléchettes appelé aussi « nine-dart finish » ou « nine-darter » est le graal de tout joueur de fléchettes, une manche parfaite de 501 qui se termine avec le moins de fléchettes possible, c’est-à-dire en 3 volées.