Seulement 36 kilomètres séparent Lille de Lens. Pourtant, cette courte distance suffit à nourrir l’une des rivalités les plus intenses du football français : le derby du Nord.
Dans le cas de cette opposition, il faut replonger aux racines sociologiques et politiques pour comprendre la ferveur qui anime cette rencontre. L’analyse la plus connue du grand public oppose deux mondes : Lens représenterait les mineurs et donc une classe sociale modeste, tandis que Lille incarnerait une ville plus bourgeoise, liée aux élites industrielles. Une opposition entre « mineurs » et « bourgeois » qui structure encore aujourd’hui l’imaginaire collectif des deux camps.
Cependant, cette lecture reste en partie simpliste. Lille a, elle-aussi, connu une forte tradition ouvrière, notamment dans le secteur textile. L’opposition serait donc moins une lutte entre classes sociales qu’une rivalité entre deux cultures industrielles différentes : celle du bassin minier lensois et celle d’une grande métropole industrielle.
La rivalité s’explique également par une opposition socio-culturelle entre supporters. Lens est associé à l’héritage ouvrier du bassin minier, avec des valeurs comme la solidarité, le courage et la fierté populaire, symbolisées par le chant des Corons à Bollaert. Lille renvoie davantage à une image urbaine et métropolitaine, parfois perçue comme plus « bourgeoise », ce qui alimente certaines moqueries. Toutefois, comme l’a démontré le sociologue William Nuyttens, cette distinction relève en grande partie du mythe : la majorité des supporters des deux clubs sont issus de milieux modestes.
Une histoire de match
Pour revenir à la genèse sportive de cette rivalité, il faut remonter à l’après-guerre. En 1946, les deux clubs évoluent en première division. L’Olympique Lillois, ancêtre du LOSC Lille, vient alors d’être sacré champion de France en 1945. Lors d’une rencontre entre les deux équipes, un événement spectaculaire marque les esprits : le toit d’une tribune s’effondre en plein match. Par miracle, aucun mort n’est à déplorer, mais la tension autour de cette affiche s’intensifie.
Deux ans plus tard, la rivalité prend une dimension nationale lors de la finale de la Coupe de France 1948. Lens évolue en deuxième division tandis que Lille figure parmi les meilleures équipes françaises. La presse commence à parler ouvertement d’opposition régionale. Le magazine France Football titre alors : « La revanche nordiste : Lille et Lens en finale de Coupe ». Le match tourne à l’avantage des Dogues (3−2), mais le dernier but inscrit par Jean Baratte est contesté par les Lensois, qui estiment qu’une faute aurait dû être sifflée au début de l’action.
La rivalité ne sera pas constante au fil des décennies. Les trajectoires sportives divergent : Lille s’installe plus régulièrement dans l’élite, tandis que Lens alterne montées et descentes. Il faut attendre les années 1990 pour que l’opposition retrouve toute son intensité. En 1997, lors de la 34e journée de championnat, Lens condamne Lille à la relégation en deuxième division. Une humiliation marquante pour les Dogues. Ironie de l’histoire, la saison suivante, les Sang et Or remportent le seul titre de champion de France de leur histoire (1997−1998). Plus de dix ans plus tard, lors de la 37e journée de Ligue 1 de la saison 2007 – 2008, c’est cette fois Lille qui fait tomber Lens en Ligue 2.
Aujourd’hui, le derby bat son plein. Les deux clubs se sont stabilisés dans le haut du classement de Ligue 1, rendant chaque confrontation décisive. Historiquement, Lille conserve un léger avantage au nombre de victoires, mais chaque match reste imprévisible. Le derby du Nord, un parfait mélange entre Histoire et passion