Les violences physiques, psychologiques et sexuelles faites aux enfants sont de plus en plus présentes dans l’actualité judiciaire, à travers des affaires médiatisées telles que les procès Le Scouarnec ou Bétharram. Les chiffres sont accablants : chaque année, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles, selon la Ciivise. Pourtant, seulement 19 % des victimes portent plainte, et moins de 3 % des affaires débouchent sur une condamnation. La majorité des victimes se tait au moment des faits, et 81 % des agresseurs sont des proches, compliquant davantage les dénonciations. Si le silence des victimes est un obstacle majeur, c’est bien la prise en compte de leur parole qui reste le véritable défi.
« Tout le monde devrait savoir qu’aujourd’hui en France, toutes les trois minutes, un enfant est victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle ». Ce constat alarmant, relayé par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), mobilise des professionnels de terrain. Parmi eux, Angela Godart, psychologue installée dans le Dunkerquois depuis 2004. Après avoir exercé en protection maternelle et infantile (PMI), elle s’engage, dès 2016, dans la protection de l’enfance. « À Dunkerque, comme dans de nombreuses régions de France, la protection de l’enfance est confrontée à de grandes difficultés : il y a un manque de moyens financiers et matériels, on est vraiment dans la solitude complète face à l’indicible et à la souffrance », confie-t-elle. Face à ce constat, Angela Godart veut aller plus loin dans son action. Elle entre en contact avec Arnaud Gallais, défenseur des droits de l’enfant, ancien membre de la Ciivise, cofondateur de l’association Mouv’Enfants, avec laquelle il crée la caravane de lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants, qui voyage à travers la France pour sensibiliser.
La caravane des enfants : un espace d’échange
Angela Godart suit la caravane dans plusieurs villes, d’Orléans à Clermont-Ferrand, en passant par Dunkerque, où plus de 210 personnes ont participé aux rencontres. Le principe de la caravane repose sur un débat inversé : il s’agit avant tout de donner la parole aux citoyens et aux professionnels pour comprendre ce qui existe sur le territoire et renforcer les liens entre les acteurs de la protection de l’enfance. Pour la professionnelle, il est crucial de briser le silence et de replacer l’enfant au centre des préoccupations sociétales : « L’enfant n’est pas assez considéré dans la société, et un déni massif persiste sur les conséquences des violences subies », explique-t-elle. « Quel que soit le milieu social, beaucoup d’adultes – y compris des médecins – ne font pas le lien entre les maltraitances subies dans l’enfance et les troubles à l’âge adulte. »
Former, sensibiliser et protéger
Pour Angela Godart, la prévention et la formation sont des enjeux cruciaux pour lutter contre les violences faites aux mineurs. Selon elle, il est essentiel de sensibiliser les adultes encadrants, notamment les enseignants et les professionnels, aux violences subies par les enfants, à la vie affective et sexuelle, ainsi qu’à la notion de consentement. L’éducation préventive est d’ailleurs au cœur des actions menées par l’association Enfance et Partage, qui lutte contre toute forme de violence faite aux enfants depuis plus de 40 ans. L’association dispose de 19 comités locaux répartis sur le territoire français. Elle gère deux numéros verts nationaux : « Stop maltraitance » et « Allô parent bébé ». Les bénévoles de l’association sont formés par des psychologues et des juristes pour apporter leur aide. Ils reçoivent de nombreux appels, principalement de la part des familles (plus rarement des enfants eux-mêmes). En plus du centre d’appel, l’association propose aux écoles des ateliers de prévention pour les enfants. Marie-Line Bouve, bénévole de l’association, explique : « Quand on va dans les classes, le but est de leur faire prendre conscience qu’il faut parler. Cela peut se faire à travers différents supports, on leur fait faire des dessins, etc. Quand c’est nécessaire, on peut les voir à part et discuter avec eux en douceur. Souvent, ils nous racontent des choses. Il faut savoir qu’un enfant sur dix dans les classes est victime de violence ou de maltraitance. » Au-delà de la sensibilisation, Angela Godart insiste sur l’importance d’éduquer les enfants à reconnaître les différentes formes de maltraitance, à nommer les parties de leur corps et à savoir qu’ils peuvent appeler le 119 en cas de danger. Ce numéro national d’urgence, gratuit et confidentiel, permet de signaler des violences sexuelles. De plus, la détection des signaux d’alerte est primordiale : « Les enfants ne s’expriment pas toujours avec des mots, mais leur corps parle : douleurs inexpliquées, troubles du comportement, phobies, comportements inadaptés », précise-t-elle. Dès les premiers signes, il est crucial d’envisager une prise en charge thérapeutique. « L’urgence est là. Les professionnels doivent se former, s’informer et mutualiser leurs compétences pour mieux protéger les enfants », conclut-elle.

L’affaire Joël Le Scouarnec
L’affaire Joël Le Scouarnec, un ancien chirurgien de 74 ans, est jugée depuis le 24 février 2025 à Vannes. Il est accusé de 300 viols et agressions sexuelles, principalement sur des mineures. Cette affaire est l’une des plus importantes en matière de pédocriminalité en France. Joël Le Scouarnec a exercé dans plusieurs hôpitaux, notamment en Charente-Maritime, dans le Morbihan et en Loire-Atlantique. En 2005, il a été condamné pour détention d’images pédopornographiques, mais a continué à exercer sans restriction. En 2017, une plainte a révélé des centaines d’agressions sexuelles documentées dans ses « carnets noirs ». En 2020, il a été condamné à 15 ans pour des faits sur quatre mineures. Le procès en cours est prévu pour durer quatre mois. Il implique 299 victimes et 63 avocats.