Deux heures d’insoutenable platitude : le beauty privilège et le casting de rêve semble encore une fois sauver Virgin Suicides, le film de Sofia Coppola, de la médiocrité.
Le film se découpe en trois séquences distinctes. Les dix-neuf premières minutes forment un début suffocant : l’attente d’un événement, d’un drame imminent. Le suicide de Cecilia constitue une rupture narrative, presque un soulagement : l’histoire peut enfin commencer. Vient alors la survie plus ou moins stable des filles, tentant de se socialiser, de vivre normalement dans un monde fissuré auquel elles n’appartiennent déjà plus. Point culminant de leur vie sociale : le bal de promo. Puis la descente aux enfers, progressive, jusqu’à la mort des quatre autres sœurs.
Une réalisatrice qui ne sort pas de sa zone de confort
Sorti en 1999, Virgin Suicides est le premier long métrage de Sofia Coppola. Le film s’impose rapidement comme chef de file du dramatic teen movie. Pourtant, il ne réinvente rien. Au contraire, il s’inscrit dans la vague introspective des films cherchant à comprendre l’adolescence. Or le roman de Jeffrey Eugenides adopte précisément la posture inverse : il raconte l’histoire de jeunes filles sans jamais prétendre accéder à leur psychologie. Le narrateur collectif – un groupe de garçons devenus adultes – observe sans comprendre, assume son ignorance, et n’essaie jamais de la dissiper.
Coppola reprend ce prisme, identifie implicitement le male gaze, mais se contente de le reproduire. Le résultat est un film creux, qui ne peut s’excuser ni par la naïveté, ni par la distance, ni par le point de vue des filles. Sous couvert de féminité, Sofia Coppola sublime les codes du regards masculin ignorant, les rend acceptables, désirables, fétichisant la détresse. En filmant avec la même fascination fétichisante que les garçons, elle renforce plutôt qu’elle ne questionne leur regard. Une coquille magnifiquement décorée, enveloppée dans la musique rêveuse d’Air, seule véritable présence mémorable avec la performance de Kirsten Dunst – propulsée au premier plan par l’essor de sa carrière, quand le roman plaçait les cinq sœurs sur un pied d’égalité.
Un roman qui avait tout, une adaptation qui n’apporte rien
Faute d’assumer pleinement l’ensemble des Lisbon, Sofia Coppola réécrit l’équilibre du récit. Là où Virgin Suicides raconte la vie de cinq filles puis la survie de quatre d’entre elles, l’écran ne retient que Lux. Au cinéma, tout tourne autour d’elle. Même l’ordre des morts est modifié : l’échec du premier suicide de Mary, deuxième enfant du foyer, disparaît totalement pour faire de Lux « la dernière à partir ». L’ensemble, réduit et recentré, fait perdre au drame collectif sa puissance originale.
Les critiques saluent souvent les détails méticuleux, l’atmosphère envoûtante, les objets suspendus dans le quotidien : tampons abandonnés dans la salle de bain, sandwich oublié en haut de l’escalier, cire de bougie solidifiée sur une fenêtre. Autant d’éléments que l’on attribue au génie visuel de Coppola. Mais ces trouvailles ne sont qu’une partie infime de celles déjà présentes dans le roman. Le film n’est pas une réinvention : il est une adaptation, et une adaptation discutable.
Ces films proposent ce que Coppola esquive
Noyé dans la masse, des films comme Speak, sorti en 2004, avec la jeune Kristen Stewart comme tête d’affiche ou, plus connu, Girl Interrupted, 1999, dans lequel Winona Ryder partage l’affiche avec Angelina Jolie et Brittany Murphy, sont de loin plus criant de vérité. Ne romantisant pas la douleur, avec des scènes sales, brutes, dérangeantes, ne glamorisant pas le fait d’être paumé, ces films proposent ce que Coppola esquive : ils explorent la profondeur de l’adolescence, la douleur de l’incompréhension, de la difficulté à trouver sa place dans une période de transition pourtant inévitable. Bien que dans le film Speak, le spectateur soit enfermé dans le mutisme de la protagoniste, il n’est pas un voyeur, il partage ses pensées, ses craintes, rendant le film diamétralement opposé.