À Lille, Paris ou San Francisco, ils étaient nombreux à veiller cette nuit-là. Moins pour le football que pour la mi-temps. En investissant la scène du Super Bowl, Bad Bunny n’a pas seulement livré un show : il a imposé une mémoire, une langue et un message politique au cœur de l’Amérique.
À Lille, il est presque minuit quand la cuisine de Léa commence à ressembler à une arrière-cour de San Juan. Les feuilles de bananier dégagent une odeur verte et chaude, la viande mijote encore. Sur la table, les pasteles portoricains, emballés dans du papier aluminium, attendent la mi-temps. « On a regardé plein de recettes, on voulait vraiment être dans le thème », explique Gladys, étudiante en psychologie, sourire concentré. Un drapeau de Porto Rico tapisse le mur au-dessus du canapé. Gabriela, étudiante mexicaine, y est installée, invitée à regarder le match. Enfin, pas tout à fait. « Je ne sais même pas qui joue. Ce soir, c’est le Benito Bowl. »
Comme ici, dans des centaines d’appartements à travers le monde, le match est relégué au second plan. Bad Bunny, de son vrai nom Benito Antonio Martínez Ocasio, s’apprête à transformer l’un des événements sportifs les plus regardés de la planète en manifeste culturel.
Un stade transformé en territoire
Aux alentours de 2h20, heure française, les écrans sont envahis de nuances de vert. Le stade de Santa Clara disparaît, avalé par un champ de canne à sucre. À Porto Rico, cette plante est le symbole d’une histoire coloniale faite d’exploitation, d’esclavage, puis de domination économique américaine. Mais elle est aussi devenue, au fil du temps, un marqueur de résistance culturelle.
Les images s’enchaînent comme un méli-mélo de références à la Isla del Encanto : la pava, couvre-chef traditionnel des ouvriers agricoles, les chariots de coco frío (eau de coco fraîche), les pylônes électriques qui strient l’île, les combats de boxe, les parties de dominos… Pour Gabriela, ces bribes de mémoire parlent à l’ensemble des latino-américains : « Quand j’ai vu ce petit garçon endormi sur les chaises pendant le mariage en direct, j’ai senti quelque chose qui me touche au plus profond : c’est notre enfance, nos fêtes, nos familles… » Sur les réseaux sociaux, une phrase résume rapidement le sentiment général : « Bad Bunny n’a pas performé au Super Bowl. Le Super Bowl a eu lieu pendant son concert. »
Toñita, Brooklyn et la mémoire de l’exil
Puis apparaît Toñita. Figure emblématique de la diaspora portoricaine à New York, elle est la propriétaire du dernier club social latino de Williamsburg, quartier de Brooklyn. Le Caribbean Social Club, aussi appelé Casa Toñita, est depuis des décennies un lieu de refuge pour les immigrés : un espace de mémoire, de musique et de solidarité. La chevelure blonde mousseuse et le sourire contagieux, Toñita sert un shot à Bad Bunny durant le morceau NUEVAYoL, dans lequel l’artiste lui rend hommage. C’est d’ailleurs dans son club que ce dernier a célébré la sortie de son dernier album. Un geste cohérent avec son œuvre.
« Bad Bunny n’a pas performé au Super Bowl. Le Super Bowl a eu lieu pendant son concert. »
Une Amérique plurielle face à la haine
Pour clôturer le spectacle, entrent des danseurs portant chacun le drapeau d’un pays du continent américain, en cartographie incarnée. Sur l’écran géant, un message s’affiche : « La seule chose plus puissante que la haine, c’est l’amour. » Bad Bunny brandit alors un ballon ovale sur lequel on peut lire : « Ensemble, nous sommes l’Amérique. »
Sur le canapé, Gabriela essuie discrètement une larme. « Bad Bunny nous représente en tant que culture latino aux yeux du monde, alors que notre communauté traverse l’un de ses moments les plus difficiles aux États-Unis. Le simple fait qu’il soit là est une déclaration politique. »
Un retentissement à l’internationale
La voix de Bad Bunny résonne. Et pas seulement de par sa tessiture baryton, mais aussi par la portée de ses mots. À Paris, à l’Union Jeunesse Internationale, près de 500 personnes se sont rassemblées pour regarder la performance. Bien que majoritairement latino-américaines, l’événement a regroupé des diasporas du monde entier qui se reconnaissent dans le message que propage le chanteur.
Claudia Rivera, artiste péruvienne et co-organisatrice, annonce sur Instagram que les fonds récoltés seront reversés à Chirla, « une association de soutien aux migrant·e·s aux États-Unis. » Quelques jours plus tôt, aux Grammy Awards, Bad Bunny recevait le prix de l’album de l’année, une première pour un artiste chantant exclusivement en espagnol. Il avait ouvert son discours par deux mots :« ICE out » (Dehors l’ICE).
Une dénonciation directe de la police de l’immigration américaine, accusée de violences, de morts et de détentions d’enfants. « Nous ne sommes pas des sauvages. Nous ne sommes pas des animaux. Nous sommes des humains et nous sommes américains », avait-il déclaré.
Chez Bad Bunny, l’engagement n’est ni soudain, ni opportuniste. En 2017 déjà, il portait un t‑shirt moquant Donald Trump : « Es-tu un twittos ou un président ? », alors qu’il condamnait la gestion désastreuse de l’ouragan Maria par le président. En 2020, il soutenait le mouvement Black Lives Matter dans son morceau Compositor del Año. L’année dernière, il a renoncé à inclure des dates américaines à sa tournée en cours, par crainte d’interventions de l’ICE autour de ses concerts.

La colère conservatrice en miroir
Pendant sa performance, l’organisation conservatrice Turning Point USA a diffusé un « All-American Halftime Show » alternatif avec notamment Kid Rock, un drapeau américain géant en arrière-plan. Le fait que Bad Bunny chante exclusivement en espagnol irrite les nationalistes, dans un pays où plus de 41 millions de personnes parlent cette langue. Donald Trump critique publiquement un « choix terrible » et écrit sur Truth Social : « Personne ne comprend un mot de ce que dit ce type. » Il n’aura pas assisté au match. L’an dernier pourtant, il était présent.
Une respiration au milieu du chaos
Bad Bunny n’en est pas à sa première apparition au Super Bowl : en 2020, il avait déjà partagé la scène avec Jennifer Lopez et Shakira. Mais cette fois, l’enjeu est ailleurs. Sa musique parle de gentrification, d’exil, de mémoire, du départ forcé vers le pays de l’oncle Sam. Son dernier album DeBÍ TiRAR MáS FOToS est traversé par la nostalgie des terres quittées et des amours perdues.
Ce soir-là, sa performance n’a pas été une parenthèse festive. Elle a été une pause. Une respiration collective. Un instant de fête au milieu d’un pays fracturé par la peur, la haine et la violence politique. Dans la cuisine de Léa, à Lille, les pasteles ont refroidi. Personne ne s’en soucie. Ce soir-là, pour beaucoup, ce n’était pas le football qui importait.