A Lille, les Journées euro­péennes du patri­moine changent de sexe

A Lille, les Journées euro­péennes du patri­moine deviennent les Journées du patri­moine et du matri­moine. Derrière ce chan­ge­ment de nom, une ambition politique : réparer un siècle d’oubli.

Aux Archives de Simancas, en Espagne, une cher­cheuse tombe par hasard sur une lettre vieille de cinq siècles. Le document, signé Catherine d’Aragon en 1507, avait été résumé en une ligne par un archi­viste du XIXème siècle : une lettre où la princesse « réitère son mécon­ten­te­ment ». Une broutille, en somme.

Sauf qu’en la lisant vraiment, l’historienne Clara Kalogérakis découvre tout autre chose : une politique matri­mo­niale complexe, où s’imbriquent plusieurs royaumes européens. Alors que la princesse de Galles négociait et pesait déjà sur l’échiquier diplo­ma­tique, l’archiviste, lui, n’y a vu qu’une plainte, une « histoire de bonnes femmes », et a refermé le dossier.

Cette anecdote n’est pas isolée. Et c’est ce qu’entend corriger la Ville de Lille, qui rebaptise sa 43ème édition des Journées euro­péennes du patri­moine en Journées euro­péennes du patri­moine et du matri­moine. (JEPM).

Une histoire écrite par des hommes, pour des hommes

Si les femmes ont quasiment disparu du récit patri­mo­nial, ce n’est pas faute d’archives. « Il s’agit de notre regard sur le passé, qui influe sur notre manière d’écrire l’histoire », explique Clara Kalogérakis. En effet, l’histoire que l’on connaît a été écrite à la fin du XIXème siècle par des hommes, souvent aris­to­crates ou bourgeois, et parfois aveugles à ce qu’ils avaient sous les yeux.

A cela s’ajoute une porte fermée : Delphine Peresan-​Roudil, his­to­rienne de l’art, rappelle que les femmes ont longtemps été écartées des for­ma­tions artis­tiques et des instances qui décident de ce qui mérite d’être conservé. Et ce mécanisme est encore présent aujourd’hui : « [les femmes] sont mino­ri­taires dans les artistes exposés en galerie et leur cote est infé­rieure sur le marché de l’art », note-​t-​elle.

Un mot pour rendre les femmes visibles

C’est ce mécanisme que Lille veut, à son échelle, enrayer. En ajoutant le terme de « matri­moine » aux Journées euro­péennes du patri­moine, la capitale des Flandres entend donc mettre en lumière l’héritage des femmes qui ont construit l’histoire de Lille. A l’initiative de ce chan­ge­ment de nom : Julien Poix, conseiller municipal chargé du patri­moine, de l’histoire et du devoir. Dès le début de son mandat, il en a fait une priorité. Sur ses réseaux sociaux, il explique : « j’ai formulé cette pro­po­si­tion à laquelle Arnaud Deslandes, maire de Lille, a tout de suite adhéré ».

Pour l’élu, l’enjeu va au-​delà du symbole : « c’est une avancée sur le chemin de l’égalité femme-​homme dans l’espace public ». Une avancée néces­saire, d’autant plus que selon le collectif Place Egale, seules 4,3% des rues lilloises portent le nom d’une femme célèbre, contre 53,6% pour les hommes. Mais attention : l’ambition n’est pas de dresser le matri­moine contre le patri­moine, mais plutôt de les ras­sem­bler. L’objectif, pour Julien Poix : « bâtir un héritage mixte et éga­li­taire ».

Lille voudrait devenir un exemple : au côtés d’autre muni­ci­pa­li­tés ayant fait le même choix, elle souhaite inter­pel­ler le ministère de la Culture pour que l’appellation JEPM soit géné­ra­li­sée au niveau national dès 2027.

Un chan­ge­ment de nom, et après ?

Mais ce chan­ge­ment de nom suffira-​t-​il ? Pour Clara Kalogérakis, la réponse est oui : « le voca­bu­laire que nous utilisons joue sur nos per­cep­tions ». Parler de matri­moine est donc un moyen de rendre visible et « d’expliciter l’existence d’un héritage féminin dans nos sociétés ». Même constat pour Delphine Peresan-​Roudil : si le mot « patri­moine » n’est pas neutre, le mot matri­moine permet de « focaliser notre attention sur l’apport spé­ci­fique des femmes à notre héritage culturel, sans en faire une forme de « sous patri­moine » ».

L’historienne de l’art va encore plus loin : « la prochaine étape est plus complexe : il faut repenser en pro­fon­deur notre manière de consti­tuer notre héritage culturel et nos récits his­to­riques ». Un travail de titan donc, mais néces­saire pour faire avancer la recon­nais­sance de l’héritage des femmes. Si Lille pose un premier jalon dans ce parcours du com­bat­tant, le chemin sera long avant d’arriver à la parité.

La lettre de Catherine d’Aragon a mis cinq cents ans à être lue pour ce qu’elle était vraiment. Le pari des JEPM, c’est de ne plus attendre aussi longtemps pour les autres.

Connaissez-​vous… Louise de Bettignies ?

Le monument à la mémoire de Louise de Bettignies ©J.Béliard

Tout le monde connaît la fameuse place du Vieux-​Lille… mais qui se cache derrière ce nom ?

Née à Saint-​Amand-​les-​Eaux en 1880, Louise de Bettignies devient, pendant la Première Guerre mondiale, l’une des plus grandes figures du ren­sei­gne­ment allié. Polyglotte, cou­ra­geuse et déter­mi­née, elle prend la tête du réseau Alice, un réseau clan­des­tin d’une centaine de personnes chargé de recueillir des infor­ma­tions sur les troupes alle­mandes et d’aider les soldats alliés. Arrêtée en 1915, condamnée à mort puis graciée, elle poursuit son combat derrière les barreaux. Elle meurt en captivité en 1918, à seulement 38 ans.

Surnommée la « Jeanne d’Arc du Nord », elle devient après la guerre une véritable héroïne de la région. Alors, la prochaine fois que vous prendrez un verre sur la place Louise de Bettignies, pensez à lever un verre à sa mémoire. Après tout, elle mérite bien un petit toast !

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