Retiré de la vente par Amazon fin février, le roman Corps à cœur de Jessie Auryann cristallise les tensions autour du sulfureux phénomène de la dark romance. Accusé de faire l’apologie de la pédocriminalité, l’ouvrage a provoqué l’intervention des pouvoirs publics, soulevant un débat ultra-sensible entre protection des mineurs, censure et limites de la fiction.
Tout a commencé sur la sphère littéraire d’Internet. Corps à cœur – L’intégrale, un roman auto-édité, avait réussi à se hisser discrètement mais sûrement à la première place des ventes de la catégorie Kindle sur Amazon. Mais l’ascension a été de courte durée. Très vite, des influenceuses littéraires ont tiré la sonnette d’alarme. En partageant des extraits choisis de l’œuvre sur leurs réseaux, elles ont dénoncé une romantisation insoutenable du viol d’enfants et de la pédocriminalité à des fins de divertissement.
L’étincelle sur les réseaux sociaux
La dark romance, ce sous-genre qui se plaît à flirter avec les tabous, les violences extrêmes et les relations toxiques, a‑t-elle cette fois-ci franchi l’impardonnable ligne rouge ? Pour de nombreux internautes et pour des associations de protection de l’enfance comme Face à l’Inceste, la réponse est oui. Ces derniers ont notamment pointé du doigt la facilité déconcertante avec laquelle un mineur pouvait se procurer le texte sur la plateforme, et ce, malgré la violence inouïe des thèmes abordés.
Elena, étudiante en lettres moderne, lit régulièrement de la dark romance : « La dark romance c’est un peu un fantasme qu’on peut réaliser uniquement dans ce type de livre. Comme les films, personne ne veut se faire enlever par un millionnaire contre des faveurs sexuels, ça doit rester de l’imaginaire et permettre de s’évader. Ce livre par contre est dérangeant, comme on peut écrire sans se poser des questions éthiques sur ce sujet. Je pense qu’il y a une frontière à respecter entre l’imaginaire et le trop descriptif.»
L’État s’en mêle
L’indignation numérique s’est rapidement transformée en affaire d’État. Face à la viralité de la polémique, Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’enfance, a décidé de monter au créneau de manière catégorique.
« On ne peut pas tout écrire au nom de la dark romance. La protection de nos enfants prime sur tout. »
Afin de marquer un coup d’arrêt, la ministre a immédiatement saisi la plateforme de signalement Pharos ainsi que le procureur de la République de Paris. Dans le viseur des autorités : l’article 227 – 24 du Code pénal, qui réprime sévèrement la fabrication et la diffusion de messages à caractère violent ou pornographique susceptibles d’être vus ou perçus par des mineurs.
Amazon recule, l’autrice contre-attaque
Face à la menace judiciaire et à la tempête médiatique, Amazon n’a pas tardé à réagir. Le 24 février 2026, le géant américain a pris la décision radicale de retirer purement et simplement le livre de ses rayons virtuels. Une démarche rare qui relance le vif débat sur la modération des plateformes d’auto-édition.
De son côté, Jessie Auryann s’est retrouvée au cœur d’une véritable tornade. Victime d’une vague de cyberharcèlement d’une violence extrême, incluant de graves menaces de mort, l’autrice a vu ses réseaux sociaux disparaître sous les signalements de masse. Par la voix de son avocat, elle s’est défendue de toute apologie de crimes. Elle affirme que sa démarche, inscrite dans la pure fiction, visait précisément à dénoncer ces atrocités. Elle souligne par ailleurs que l’ouvrage comportait des avertissements explicites (« trigger warnings ») précisant qu’il s’adressait strictement à un public majeur et averti. Des plaintes ont été déposées en retour pour dénoncer le harcèlement, la diffamation et la sortie de leur contexte des extraits incriminés.
Les limites de la fiction en question
Alors que les plaintes croisées suivent désormais leur cours judiciaire, l’affaire Corps à cœur laissera des traces indélébiles dans le paysage de l’édition française. Au-delà du scandale, elle pose une question vertigineuse à laquelle les juges devront peut-être répondre : jusqu’où la fiction peut-elle s’aventurer dans l’horreur sans tomber sous le coup de la loi, et comment encadrer efficacement la diffusion d’œuvres ultra-sensibles à l’ère du tout-numérique ?