La France est-​elle en guerre ?

Officiellement non. Pourtant, selon certains juristes et analystes, la situation pourrait être plus complexe qu’il n’y paraît. Pour com­prendre ce décalage entre discours politique et réalité juridique, l’historien et vul­ga­ri­sa­teur Yann Bouvier propose de revenir aux défi­ni­tions mêmes de la guerre et à son application.

Depuis l’escalade militaire entre Israël, les États-​Unis et l’Iran, la question revient régu­liè­re­ment : la France est-​elle impliquée dans la guerre ? La réponse affichée est claire : non. Mais pour Yann Bouvier, historien et vul­ga­ri­sa­teur spé­cia­lisé dans les questions his­to­riques et géo­po­li­tiques, la question dépend avant tout de la manière dont on définit juri­di­que­ment la guerre. « Ce qu’il faut com­prendre d’abord, c’est que le mot « offi­ciel­le­ment » renvoie à la défi­ni­tion juridique consti­tu­tion­nelle de la guerre », explique-​t-​il.

Yann Bouvier, l’his­to­rien au plus d’un millions abonnés ©mollat

Une guerre qui n’est plus déclarée

Dans le droit français, la guerre est un acte très précis. Sous la Ve République, l’article 35 de la Constitution prévoit que la décla­ra­tion de guerre doit être autorisée par le Parlement. Or cela n’est plus arrivé depuis le 3 septembre 1939, lorsque la France déclara la guerre à l’Allemagne. « Depuis 1945, la France n’a connu que des états de paix. Il n’y a plus aucun état de guerre officiel », rappelle Yann Bouvier. Cette situation s’explique en grande partie par l’évolution du droit inter­na­tio­nal après la Seconde Guerre mondiale. La Charte des Nations unies a pro­fon­dé­ment trans­formé l’usage de la force entre États. « Le recours à la force n’est plus autorisé qu’en cas de légitime défense », souligne l’historien.

Des conflits sans le mot « guerre »

Cela ne signifie évi­dem­ment pas que la France n’a plus utilisé la force militaire. « Depuis 1945, la France a été engagée mili­tai­re­ment, mais sans employer juri­di­que­ment le terme de guerre », explique Yann Bouvier. On parle alors d’« opé­ra­tions de maintien de l’ordre », comme en Indochine ou en Algérie, ou d’« inter­ven­tions mili­taires », comme lors de l’intervention en Libye en 2011. Selon lui, l’absence du mot « guerre » remplit plusieurs fonctions : « Cela permet de dédra­ma­ti­ser, de dépo­li­ti­ser ce qui se passe ou d’indiquer qu’on agit dans le cadre du droit inter­na­tio­nal. » Mais ce choix de voca­bu­laire a parfois créé des dif­fi­cul­tés juri­diques, « notamment pour les poli­tiques à mener vis-​à-​vis des anciens com­bat­tants », explique-​t-​il. La France a ainsi dû recon­naître offi­ciel­le­ment la Guerre d’Algérie en modifiant en 1999 le code des pensions mili­taires. En 2004, le Conseil d’État a également qualifié l’intervention française lors de la Guerre du Golfe d’« opération militaire pré­sen­tant le caractère d’une opération de guerre ».

Ce que dit le droit international

Pour déter­mi­ner si un pays est réel­le­ment en guerre, Yann Bouvier invite à regarder le droit inter­na­tio­nal huma­ni­taire. « Si on veut savoir si on est en guerre ou pas, il faut moins s’attarder sur les décla­ra­tions offi­cielles que sur ce qu’on peut maté­riel­le­ment observer », explique-​t-​il. Le droit inter­na­tio­nal huma­ni­taire — fondé notamment sur les Conventions de Genève — ne parle d’ailleurs presque pas de guerre. Il utilise plutôt la notion de conflit armé. Et la défi­ni­tion est par­ti­cu­liè­re­ment large. « Un conflit armé inter­na­tio­nal peut surgir même si l’état de guerre n’est pas reconnu par les États concernés », rappelle Yann Bouvier. « Il n’y a pas de seuil minimum de violence armée : il suffit qu’un ou plusieurs États aient recours à la force armée contre un autre État. »

L’implication militaire française dans la guerre en Iran

La question se pose donc : que se passe-​t-​il concrè­te­ment sur le terrain ? Selon les autorités fran­çaises, plusieurs mesures mili­taires ont été prises dans la région. Le porte-​avion Charles de Gaulle, des héli­co­ptères, des systèmes de défense anti­aé­rienne ont été déployés, et des avions de chasse français ont décollé pour sécuriser l’espace aérien d’États du Golfe alliés de la France. Ces opé­ra­tions ont notamment conduit l’armée française à abattre plusieurs drones lancés depuis l’Iran vers ces pays alliés. Dans le même temps, des drones ont frappé deux bases mili­taires fran­çaises aux Émirats arabes unis, pro­vo­quant des dégâts matériels. Pour Yann Bouvier, ces éléments posent une question juridique. « En vertu du droit inter­na­tio­nal huma­ni­taire, si ces drones sont lancés par l’Iran ou par des groupes agissant en son nom, la France est dans un conflit armé inter­na­tio­nal. » Et cela indé­pen­dam­ment de la posture française. « Que la France soit dans une posture défensive — ce qui est factuel — n’y change stric­te­ment rien. »

Le rôle des alliances

La situation est également com­pli­quée par les enga­ge­ments mili­taires de la France dans la région. Yann Bouvier évoque notamment les accords de défense signés avec les Émirats arabes unis en 2009. Ces accords prévoient que la France participe à la défense du pays pour « dissuader et repousser toute agression menée par un ou plusieurs États ». Or, selon certaines analyses mili­taires, une grande partie des attaques de drones lancées depuis l’Iran vise­raient pré­ci­sé­ment ces États du Golfe.

Pour l’instant, ces pays hésitent à répondre direc­te­ment à l’Iran par crainte d’une escalade régionale. Mais si une telle riposte avait lieu, la France pourrait être entraînée dans le conflit en raison de ses enga­ge­ments. Après l’é­pi­dé­mie de covid-​19 et le célèbre « Nous sommes en guerre » du président de la République, cela pourrait devenir la deuxième guerre dans laquelle la France serait embarquée ces dernières années.

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