Sans-​papiers, mais pas sans espoir : en lutte depuis 1996 jusqu’à la victoire

Depuis 30 ans, les membres du Comité des sans-​papiers 59 sortent dans les rues de Lille chaque mercredi afin de crier ensemble leur colère. Les années passent, mais leur combat, lui, reste le même : régu­la­ri­sa­tion de tous les sans-​papiers et égalité des droits pour toutes et tous.

« Personne ! Personne ! Personne n’est illégal ! » scandait en chœur le petit groupe rassemblé place de la République à Lille. Ce mercredi 9 septembre, et comme chaque mercredi depuis 1996, le Comité des sans-​papiers du Nord (CSP59) était présent dans les rues de la capitale des Flandres afin de reven­di­quer les droits des personnes en situation irré­gu­lière. Cette assiduité sans faille en a fait la mani­fes­ta­tion régulière la plus ancienne de tout le mouvement militant en France. « Monsieur le Préfet, il faut régu­la­ri­ser ! Régulariser ! » gron­daient les membres du collectif, ainsi que leurs soutiens, face à la préfecture.

« Nous ne sommes pas dangereux, nous sommes en danger ! », chante le petit groupe derrière l’un des meneurs de la marche ©Agathe Barbot

L’affaire Saint-​Bernard en héritage

Le CSP59 est né il y a trente ans dans le sillage de l’affaire Saint-​Bernard. À l’été 1996, des tra­vailleurs en situation irré­gu­lière ainsi que leurs familles occupent illé­ga­le­ment l’église Saint-​Bernard du XVIIIe arron­dis­se­ment de Paris afin de rendre visible leur situation de « non-​droit ». « Ils voulaient montrer qu’ils étaient en réalité des tra­vailleurs exploités. » révèle Saïd Bouamama, socio­logue et porte-​parole du CSP59 depuis sa création.

Les forces de l’ordre ont fini par déloger les sans-​papiers en fra­cas­sant la porte du lieu de culte à coups de hache. « C’est une image qui est restée dans les mémoires. » se rappelle le socio­logue. Cette réaction violente de l’État va alors provoquer une vague de soli­da­rité dans toute la France, qui mènera à la création de plusieurs comités des sans-​papiers répartis aux quatre coins de l’Hexagone.

Des droits pour toutes et tous

Cependant, depuis l’affaire Saint-​Bernard, la situation des sans-​papiers en France s’est aggravée avec la création de nouvelles lois venant encadrer plus sévè­re­ment la régu­la­ri­sa­tion de ces personnes. « Les sans-​papiers ne sont pas une popu­la­tion à part, ce sont vos camarades de classe, vos voisins et même vos collègues de travail. » prononce Saïd Bouamama lors de sa prise de parole le 9 septembre.

C’est d’ailleurs le cas de Chen, arrivé en France en 2019 pour ses études en langues. La pré­fec­ture a fini par refuser le renou­vel­le­ment de sa carte de séjour en raison de son chan­ge­ment de filière jugé inco­hé­rent. « Pourtant les langues m’ont beaucoup aidé dans ma filière actuelle de phi­lo­so­phie » se confie Chen, micro dans une main et regard tourné vers le bâtiment admi­nis­tra­tif, maître de cette décision. Il termine sous les applau­dis­se­ments du petit groupe d’une trentaine de personnes : « J’ai validé ma licence de langues à 16 de moyenne ».

Le porte-​parole Saïd Bouamama, au centre de la photo, scande des slogans face au cortège ©Agathe Barbot

La menace de l’extrême droite

Pourtant, derrière l’am­biance solidaire du ras­sem­ble­ment, une tension se devine au brassard « sécurité » arboré par un militant anti­fas­ciste, se faisant appeler « le S ». Le jeune Lillois de 20 ans, syndiqué à la CGT, repré­sente le service d’ordre. Lors de la mani­fes­ta­tion heb­do­ma­daire du 9 septembre, il a dû inter­ve­nir pour protéger le cortège d’une tentative d’in­ti­mi­da­tion de la part de militants du parti Reconquête d’Éric Zemmour. « En 9 mois, c’est la deuxième fois qu’ils nous attaquent », dénonce-​t-​il, avant d’ajouter : « Toujours la même chose, et toujours au même endroit. »

Arrivés place Rihour, les sans-​papiers ont en effet subi des insultes et des menaces de la part des membres du grou­pus­cule d’extrême droite installés en terrasse d’un bar. Celui qui repré­sen­tait le service d’ordre au cours de la marche s’est alors interposé entre les deux groupes, « quitte à se prendre des pro­jec­tiles ». Car des bou­teilles d’alcool en plein visage, le jeune Lillois en a déjà pris et, pour autant, il n’a jamais raté un rendez-​vous heb­do­ma­daire depuis un an et demi.

Cependant, malgré la déter­mi­na­tion à toute épreuve du CSP59, les nuages s’a­mon­cellent au-​dessus des sans-​papiers. Trois jours plus tôt, le 4 septembre, le chef du parti d’extrême droite bri­tan­nique, Nigel Farage, signait avec Jordan Bardella un accord sym­bo­lique sur l’im­mi­gra­tion. Cette charte prévoit le renvoi vers la France des personnes en situation irré­gu­lière arrivées par les eaux bri­tan­niques, dans le but de les expulser. Elle sera appliquée si les deux partis d’extrême droite accèdent au pouvoir. Les élections pré­si­den­tielles de 2027 s’an­noncent ainsi être déter­mi­nantes pour le sort de tous les sans-papiers. 

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