Créée en 2008 pour faciliter la coopération transfrontalière, l’Eurométropole Lille – Courtrai – Tournai peine encore aujourd’hui à répondre aux besoins quotidiens des habitants, comme nous l’explique deux Tournaisiens ayant fait leurs études et travaillé en France.
Il est 6h du matin à Tournai. Corentin se lève alors que la ville dort encore. Pour être à l’heure au lycée où il étudie en France, il n’a pas le choix : prendre un train très tôt, bien avant le début des cours. « Je dois me lever deux heures et demie plus tôt », raconte-t-il. Le soir, la situation est similaire. Entre les suppressions de trains, les longues attentes sur des quais peu aménagés « à la gare de Pont-de-Bois de Villeneuve d’Ascq, il n’y a même pas de banc » et les correspondances incertaines, rentrer chez soi devient une épreuve quotidienne. Certains jours, l’unique solution reste d’appeler un proche pour venir le chercher, faute de transport fiable, une situation d’autant plus paradoxale qu’un lycée et une université se trouvent pourtant à quelques pas seulement de cette gare.
Un réseau transfrontalier structurellement défaillant
Sur le papier, Tournai, Lille ou Bruxelles sont reliées par le rail. Dans les faits, le réseau franco-belge souffre de ruptures structurelles : manque de coordination entre la SNCF et la SNCB, horaires incompatibles, correspondances aléatoires, informations voyageurs lacunaires. Les trains circulent selon deux logiques nationales distinctes, qui communiquent peu entre elles. À cela s’ajoutent les mouvements sociaux, plus fréquents côté français, rarement anticipés ou coordonnés à l’échelle transfrontalière.
La récente suppression des trains directs entre Bruxelles et Lille après 18 heures, révélée par La Voix du Nord en janvier 2026, a ravivé la colère des usagers. Cette décision, vécue comme un choc par de nombreux navetteurs, limite encore davantage la souplesse des déplacements, notamment pour celles et ceux dont les horaires de travail débordent des cadres classiques.
Quand le train ne tient plus, la voiture s’impose
Cecily, elle aussi habitante de Tournai, a longtemps tenté de privilégier les transports en commun. Elle a travaillé à Lens, puis à Leers, en France. Rapidement, le constat s’impose : « En train, c’était deux heures de trajet au lieu de quarante minutes en voiture. » En cause, des correspondances interminables, un train par heure de chaque côté de la frontière, et parfois… aucun train du tout en milieu de journée.
« Il n’y a aucune communication entre la SNCF et la SNCB », explique-t-elle. Lorsque l’on perd une valise par exemple, les deux réseaux se renvoient la responsabilité, incapables de se coordonner, où simplement communiquer entre eux. À force d’irrégularités, Cecily finit par renoncer au train. Non par choix, mais par nécessité. « Les travailleurs sont poussés vers la voiture, parce que les transports en commun ne sont pas attractifs. »
Un paradoxe, alors même que des solutions alternatives pourraient exister. « Un simple bus transfrontalier ferait déjà une énorme différence », estime-t-elle. Mais les projets de liaisons structurantes, comme l’axe Lille – Courtrai – Mouscron, ont été abandonnés ou restent à l’état de promesses.
Le contraste frappant avec l’offre belge
La comparaison avec l’offre intérieure belge renforce le sentiment d’absurdité. Corentin le constate chaque jour : malgré une distance plus longue, le trajet Tournai – Bruxelles est plus fluide, plus fréquent et souvent moins cher que vers la France. « Il y a plus de trains, l’offre est plus dense, et c’est plus apaisant », résume celui qui a poursuit ses études en Belgique.
En Belgique, la gare de Bruxelles joue pleinement son rôle de hub, avec des correspondances nombreuses et lisibles. Côté français, le « point frontière » marque une rupture tarifaire, logistique et symbolique. La suppression des trains directs en soirée entre Bruxelles et Lille, également soulignée par La Voix du Nord, accentue encore ce déséquilibre et renforce l’idée que le réseau transfrontalier reste le parent pauvre des politiques de transport.
Une Europe de la mobilité encore inachevée
Les témoignages de Corentin et Cecily révèlent une frontière invisible mais persistante, inscrite dans les horaires, les quais et les correspondances. Ils interrogent le projet européen dans sa dimension la plus concrète : celle du quotidien. Circuler librement ne signifie pas seulement pouvoir franchir une frontière, mais pouvoir le faire dans des conditions dignes, efficaces et durables.
À l’heure où les trains s’arrêtent plus tôt et où les alternatives se raréfient, la mobilité transfrontalière apparaît comme un chantier encore largement inachevé. Un défi à la fois local, national et européen, et un enjeu crucial pour celles et ceux qui vivent, chaque jour, entre deux pays.