À Lille, elles sont étudiantes en médecine, en data ou en neurobiologie. Issues de milieux populaires, parfois ruraux, parfois ultramarins, elles avancent avec la même sensation diffuse : devoir prouver davantage. À l’occasion de la Journée Internationale des Femmes et des Filles de Science, elles racontent des trajectoires puissantes, fragiles et déterminées.
Sarah range son polycopié d’anatomie, traverse le couloir dont l’odeur aseptisée pique presque le nez, et dévale les escaliers de l’Université de Médecine de Lille. Absorbée par ses révisions, le café qu’elle tient a refroidi, oublié. Il est 18 h passées. C’est le moment pour elle de troquer sa blouse blanche pour un autre uniforme, celui de la pizzeria où elle travaille certains soirs pour payer son loyer.
À 19 ans, la jeune femme en première année (PASS) rêve d’une carrière en cardiologie. « Les médecins que je voyais petite ne me ressemblaient pas. Je me souviens avoir pensé : “C’est un métier pour les autres” », raconte-t-elle, rassemblant sa longue chevelure frisée dans un chouchou à fleurs. Ses parents sont arrivés d’Algérie au début des années 1990. Son père est chauffeur-livreur, sa mère femme au foyer. « À la maison, j’entendais souvent : “Fais mieux que nous ma fille.” » Avant septembre, elle ne savait pas encore que pour elle « faire mieux », c’était faire plus, avec moins.
« Je vois certaines personnes avec des parents médecins, ils ont presque des cours particuliers chez eux depuis toujours. » D’autres investissent dans des prépas aux prix faramineux. Sarah, elle, enchaîne les nuits courtes et les services. « Quand tu es la première de ta famille à aller aussi loin, tu n’as pas de filet. Pas de conseils stratégiques. Pas de réseau. Juste ton travail. »

Le privé au prix du sacrifice
Assise avec ses camarades de classe, Jeanne attend son prochain cours, une viennoiserie à la main. La vendéenne de 19 ans a choisi de poursuivre son rêve d’être sage-femme à l’Université Catholique de Lille. « J’avais plus de chances de réussir ici, mais c’est vrai que c’est aussi un sacrifice financier. » Les frais de première année de médecine oscillent entre 3 250 et 5 290 euros pour les boursiers. « Du coup, je dois faire plus attention que mes camarades au quotidien. »
Arthémis connaît cette réalité. En 2022, elle aussi s’est inscrite en PASS à la Catho. Aujourd’hui en master 1 Biologie-Santé parcours neurobiologie, elle évoque la maladie rare qui a emporté son grand-père, comme un point de bascule. « Je me suis toujours interrogée dessus. »
Fille d’agriculteurs, elle a grandi dans un milieu rural où les revenus fluctuent au gré des saisons. « Le financement de la Catho était très compliqué à tenir sur la durée. Certains mois étaient plus compliqués. » Ses parents n’ont rien laissé paraître. « C’est la mentalité du monde agricole. Toujours bosser, et surtout bien bosser. »
Dans les laboratoires où elle a effectué ses stages, elle a été encadrée majoritairement par des femmes. « Je veux qu’on soit représentées dans les sciences, et dans tous les domaines possibles. » Ce n’est pas encore le cas aujourd’hui. Jeanne s’apprête à rejoindre son amphi. En retroussant ses lunettes sur son nez, elle se souvient : « Même au lycée, les profs sous-entendaient un peu : “les filles en médecine et les garçons en prépa.” »
« Quand tu es la première de ta famille à aller aussi loin, tu n’as pas de filet. »
La seule fille dans la pièce
Prisca, 24 ans, a déjoué les sous-entendus, mais seule. Seule fille en prépa. Seule fille dans certains stages. Titulaire d’un diplôme d’ingénieure généraliste, elle poursuit aujourd’hui une spécialisation en data. « Quand je suis la seule fille dans ma classe c’est très difficile à vivre. »
Pour ne pas avancer isolée, elle a intégré l’association Article 1 qui œuvre pour l’égalité des chances. « Ils m’ont proposé un mentor grâce auquel j’ai obtenu mon stage. J’ai pu apprendre à me vendre, à comprendre comment le système de recrutement marche… Ça aide quand t’as pas été baignée dedans. » Mais la rareté des femmes dans ces filières laisse des traces. « Quand je faisais mon cycle ingénieur, on me disait : “T’es une fille hein ? T’es sûr que tu es une fille ?” »
En stage, la mécanique se fait plus subtile. « On avait toujours tendance à vouloir savoir si mon supérieur était d’accord avec ce que je disais avant de continuer, chose qu’on ne faisait pas avec les garçons », raconte-t-elle en soupirant. « Les larmes ont coulé à plusieurs reprises. Et j’ai compris que c’est comme ça que le système est mis en place. » Les chiffres lui donnent raison. À l’Université de Lille, en sciences et technologies, les femmes ne représentent que 36,6 % des étudiants. Et sur le terrain, les écarts se ressentent. Zaïda, en master 1 Biologie Santé, le constate elle aussi : « Pour un même profil, les hommes ont plus de facilité à être pris en stage. »

« Quand t’es une femme et issue d’un milieu populaire, tu dois faire deux fois plus »
En data et intelligence artificielle, Kiami avance avec un autre mantra. Aussi mentorée par l’association Article 1, l’étudiante refuse le doute. « J’ai pas eu ce sentiment de pas me sentir légitime. Au contraire, je me suis dit : tout s’apprend. »
Première de sa famille à faire ces études, elle parle pourtant d’un poids. « C’est beau comme premier rôle, mais c’est lourd à porter. » Originaire de Vauréal, à côté de Cergy, ses parents avaient mis de l’argent de côté pour ses études, mais pas suffisamment. Alors, l’alternance a été la clé. « Si j’en avais pas obtenu, j’étais obligée de payer. »
Lors de sa première expérience en entreprise, elle a essuyé des sous-entendus problématiques. « Quand t’es pas aisé, t’es contraint de rester dans la situation dans laquelle t’es. Pas le choix. » Sa phrase claque : « Quand t’es une femme et qui plus est issue d’un milieu plutôt populaire, tu dois faire deux fois plus. »
Le « tuyau percé » : où passent les filles ?
Ce que ces étudiantes ressentent, Sophie Barrau le traduit en chiffres. Professeure de physique des matériaux à l’Université de Lille et coordinatrice régionale de Femmes & Sciences, elle décrit « l’effet du tuyau percé ».
« De manière générale, il y a dans les lycées 54 % de filles. » Puis la courbe s’infléchit. « Il n’y en a que 42 % qui ont choisi la spécialité mathématique. » Après le bac, « 22 % de filles dans les classes préparatoires scientifiques ». Et dans les métiers des maths et du numérique, « moins de 15 % de femmes ». Quant aux prix Nobel scientifiques : « 3 % de femmes uniquement. » Du lycée à la vie professionnelle, les filles disparaissent peu à peu. Et « si on s’intéresse plus particulièrement aux classes populaires, l’effet est encore plus exacerbé. On peut diviser les chiffres par deux. »
Pour elle, le problème n’est pas l’auto-censure supposée des filles, mais « les structures qui les réduisent au silence. Quelque part, on fait reposer le problème sur les filles elles-mêmes. » Les freins sont identifiés : les stéréotypes de genre, diffusés dès l’enfance, et l’absence de modèles.

Rendre les femmes visibles
Face à ce constat, l’association Femmes & Sciences multiplie les actions : interventions en collèges ruraux ou REP (réseau d’éducation prioritaire) – « autour de 600 élèves » touchés l’an dernier dans la région – et une exposition photo itinérante. La Science taille XX Elles, qui sera inaugurée en mai 2026 au parc Jean-Baptiste Lebas, exhibera des portraits d’ambassadrices scientifiques de toute la région : techniciennes, doctorantes, ingénieures, chercheuses…
Autre geste symbolique, l’association a remis à Anne Hidalgo les noms de 72 femmes scientifiques à inscrire sur la Tour Eiffel, en miroir des 72 hommes déjà gravés. « Quand on parle de modèles et de projections, s’il n’y a pas cette parité-là, c’est difficile aussi pour les femmes de s’y retrouver. »
La nuit est tombée sur Lille. Sarah rentre chez elle. Elle révise encore. Elle doute parfois encore. Mais elle est là. Et derrière elle, d’autres avancent. « Il faut y aller, il faut foncer. Même si on a peur. Il faut avoir de l’ambition, il faut y croire. »