Entre images générées par intelligence artificielle, photos sorties de leur contexte et documents partiellement censurés, Internet traverse une crise de confiance visuelle. L’exemple des images virales autour du physicien Stephen Hawking illustre parfaitement ce nouveau phénomène : aujourd’hui, une photo peut sembler vraie, fausse… ou les deux à la fois.
Depuis plusieurs mois, les réseaux sociaux sont envahis d’images virales liées à l’affaire Jeffrey Epstein. Les internautes scrutent chaque photo, chaque nom, chaque document publié. Mais très vite, un autre phénomène apparaît : le doute.
Le 31 janvier dernier, plus de 3 millions de pages, 2 000 vidéos et 180 000 photos, recueillis par le United States Department of Justice (DOJ) et le Federal Bureau of Investigation (FBI), ont été publiés sur le site du Département de la Justice ces Etats-Unis dans le cadre du Epstein Files Transparency Act.
Certaines images semblent trop choquantes pour être vraies. D’autres paraissent crédibles… mais personne ne sait réellement d’où elles viennent. Entre deepfakes, images générées par intelligence artificielle et photos sorties de leur contexte, la frontière entre réalité et fabrication devient floue.
Les photos de Stephen Hawking dans les documents Epstein
Parmi les images devenues virales figure une photographie du physicien Stephen Hawking, incluse dans les documents récemment publiés concernant Jeffrey Epstein. Sur la version diffusée par le ministère américain de la Justice, Hawking apparaît assis dans un décor tropical entre deux femmes en bikini dont les visages sont floutés. À partir du 25 février, les internautes s’emballent après avoir retrouvé cette image dans les archives publiées.
Mais une enquête du journaliste Andrew Kaczynski, de CNN, apporte un élément essentiel : la photo n’a rien de nouveau. Elle avait déjà été publiée en 2008 sur un blog de voyage consacré aux hôtels accessibles aux personnes handicapées. L’article avait été rédigé par Monica Guy, l’une des assistantes de Stephen Hawking, qui apparaissait elle-même sur la photo. La légende indiquait simplement : « Stephen Hawking et ses charmantes assistantes au Ritz-Carlton Orlando, Grande Lakes. » Selon la famille du scientifique, les femmes visibles sur l’image étaient ses aides-soignantes, qui l’accompagnaient au quotidien en raison de son handicap sévère lié à la maladie de Charcot.
Le floutage présent dans les documents officiels a pourtant alimenté les spéculations. Sur internet, certains y ont vu la preuve que des informations étaient dissimulées. En réalité, ce type de censure est courant dans les dossiers judiciaires afin de protéger l’identité de personnes non impliquées dans une enquête.

Hawking et Clinton en princesse : quand internet s’emballe
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Depuis le 7 mars, d’autres images circulent massivement sur les réseaux sociaux. On y voit Stephen Hawking aux côtés de l’ancien président américain Bill Clinton, dans des scènes pour le moins improbables : costumes extravagants, mises en scène absurdes, parfois même des déguisements de princesses.
En 24 heures, l’une de ces images montrant Bill Clinton dans ce qui ressemble à un pyjama, portant Stephen Hawking déguisé en princesse a dépassé 37,9 millions de vues sur Instagram, avec plus de 2,2 millions de partages. Au-dessus de la publication, une mention attire l’attention : « It’s not AI » soit « ce n’est pas une IA » en français.

Sous les publications, les réactions se multiplient :
« C’est forcément une image générée par IA. »
« Regardez les détails, ça a l’air réel. »
« Si c’était faux, quelqu’un l’aurait déjà prouvé. »
Pourtant, aucune source fiable ne permet d’en retracer clairement l’origine. Aucune date précise, aucun contexte identifiable, aucun auteur confirmé.
Quand la vérité devient contestable
Ce phénomène illustre un concept de plus en plus étudié : le Liar’s Dividend.
À partir du moment où la technologie permet de créer de fausses images très réalistes, chaque photographie peut être contestée. Une image authentique peut être rejetée comme une fabrication générée par IA. À l’inverse, une image artificielle peut paraître crédible simplement parce qu’elle semble réaliste.
Pendant plus d’un siècle, la photographie a été considérée comme une preuve. Mais à l’ère des images générées par intelligence artificielle et des contenus viraux, ce statut vacille. Aujourd’hui, une image peut mentir. Mais plus troublant encore : une image réelle peut aussi ne plus être crue. La révolution numérique n’a peut-être pas seulement changé notre façon de produire des images. Elle a aussi changé notre capacité à leur faire confiance.