En 1966, Catherine Leroy a 21 ans. Elle n’a ni rédaction, ni contrat, ni assurance. Seulement un Leica, quelques économies et un billet aller simple pour Saïgon.
Ce départ improvisé n’est pas seulement l’histoire d’une vocation. À cette époque, la guerre du Vietnam devient le premier conflit massivement médiatisé, où les journalistes bénéficient d’une liberté de circulation exceptionnelle. Ce contexte ouvre une brèche inédite, y compris pour les femmes. Bien que le combat reste un territoire masculin, autant symboliquement que physiquement. Catherine Leroy refuse cette assignation. Elle ne demande pas une place à part, elle demande à être là où ça se passe : au plus près des opérations.
« Disons que je me promène les yeux ouverts et la poche encore légère. »
Catherine Leroy, 1966

« On oublie que je suis une nana, je suis adoptée. »
Entre 1966 et 1969, « Cathy »partage le quotidien des soldats. Elle dort sous les tentes, mange leurs rations, rampe dans la jungle. Elle vie presque quotidiennement avec les soldats de la marine américaine, qui, au fil des mois, se sont habitués et liés d’amitié avec cette françaises aux tresses blonde. C’est ainsi, qu’en février 1967, elle devient la première femme et la seule civile à participer à un saut de combat avec la 173e brigade aéroportée américaine. Lestée pour ne pas dériver sous son parachute, elle saute avec les Marines et photographie les parachutes s’ouvrant comme des fleurs au-dessus de la jungle vietnamienne.
Là où nombre d’images maintiennent une position d’observation, Catherine Leroy photographie au ras du sol, au cœur de l’action, depuis l’intérieur du groupe. Le 30 avril 1967, sur la colline 881 près de Khe Sanh, elle capture une image devenue iconique : un infirmier américain, Vernon Wike, tentant de ranimer son ami mort, le visage tourné vers le ciel, brisé. Ces photos apportent un nouveau regard sur la guerre.
Plus marquant encore, en 1968, lors de l’offensive du Têt, elle passe derrière les lignes ennemies, habillée en civile. Capturée par les Nord-Vietnamiens, elle est autorisée à photographier sa détention avant sa libération. Ces images constituent l’un des rares témoignages visuels de l’autre camp produits par un photographe occidental. Ces photos lui vaudront d’être publié en première de couverture du magazine Life, magazine qui tirait à plusieurs millions d’exemplaires. Les images publiées façonnaient l’opinion publique américaine, sur cette guerre très médiatisée et photographiée presque en temps réel.
Un courage inébranlable
En trois ans, Catherine Leroy aura contracté la malaria, reçu 30 éclats d’obus dans le corps et frôlé la mort à de nombreuses reprises.Quand elle est évacuée sur un navire-hôpital, un infirmier s’exclame en soulevant le drap : « Mon Dieu… une femme. Une blonde. »
Beaucoup de photojournalistes reconnaissent aujourd’hui que le journalisme de guerre moderne lui doit énormément. Mais à son époque, elle dérange. Des confrères l’accusent de gêner le travail des journalistes, ce qui engendrera même la perte de son accréditation de presse par l’armée américaine. Un cas presque unique dans l’histoire du photo-journalisme de guerre.
Pour son travail au Vietnam, elle recevra le George Polk Award en 1973, devenant la première femme à obtenir cette distinction pour un reportage de guerre. Pourtant, son influence sur le photojournalisme moderne reste longtemps sous-estimée. Après le Vietnam, elle continue de couvrir d’autres conflits, du Liban à l’Afghanistan. Mais l’époque change. Le journalisme se transforme, les accès se restreignent et elle refuse de capitaliser sur son image. Quand elle meurt en 2006, à Los Angeles, elle vit presque dans la précarité. Peu de médias lui rendent hommage et son nom disparaît peu à peu des récits officiels.
Aujourd’hui, son œuvre est progressivement redécouverte, notamment grâce à La Dotation Catherine Leroy.
« Ce n’est pas parce qu’une semaine on vend du Catherine Leroy que l’on s’en souvient dix jours après, l’actualité est parfois déprimante. »
Catherine Leroy, 1967