Le parquet grince sous les baskets, un téléphone posé au sol crache une musique saturée de basses, et huit silhouettes reprennent une chorégraphie vu des millions de fois sur YouTube. Dans cette salle de répétition lilloise, le miroir tremble sous l’énergie. Personne n’est à Séoul. Pourtant, pendant trois minutes, tout le monde s’y croirait.
À Lille, la k‑pop n’est plus un simple style musical : c’est un espace d’expression, une communauté, parfois même une construction identitaire. Derrière des danses à couper le souffle, c’est une génération qui trouve sa place sur l’espace publique. Troquant les cafés de la Grand Place pour des entraînements intensifs ou un Bubble Tea rue Gambetta.
Juste pour danser et kiffer
Loane ajuste ses lunettes, le souffle court, et relance la musique. Présidente du Bambyeol Crew, elle mène la danse deux fois par semaine depuis ses 16 ans. « On a commencé en 2018, sur un coup de tête. On aimait la K‑pop, on aimait danser, alors on s’est dit : pourquoi pas se retrouver juste danser et kiffer ensemble ? » Dans cette association, les âges oscillent entre 13 et 26 ans. « Les plus petites ont parfois plus de technique que nous alors qu’elles viennent d’arriver, c’est fou », déplore Loane en riant. Ici, pas de hiérarchie : la vingtaine de membre s’entraide, s’explique et décortique chaque passage de vidéo un par un jusqu’à ce que les gestes soient maîtrisés par chacune. « Certaines d’entre nous ne sont pas intéressées par les compétitions, explique Inès 16 ans, co-présidente de l’association. Elle se retrouvent alors dans un coin du studio pour faire autre choses ; des bracelets d’amitié à vendre lors de nos événements, par exemple. » La discipline est celle d’un sport de haut niveau, l’émotion celle d’un concert de rock. A la clef, les qualifications à un concours international de danse k‑pop. Le tremplin idéal pour réaliser leur rêve : aller en Corée du Sud, lieu où se tiendra la finale.

Plus qu’une mode, un miroir
Mais cette vague ne s’arrête pas aux salles de danse. Dans le centre-ville, un coin de boutique attire des adolescents aux yeux brillants. Albums colorés, photocards et lightsticks : le « k‑pop corner » du concept store Aju, rue Gambetta, ne désemplit pas. Léo, fondateur du lieu, a vu le phénomène exploser sous ses yeux. En 2019, son ambition était de combler un manque : « Il n’y avait pas de commerces liés à la culture asiatique qui proposent autre chose que les épiceries ou les restaurants classiques. » Aujourd’hui, il observe bien plus qu’une simple tendance commerciale. Pour lui, la k‑pop est le marqueur d’une révolution culturelle permettant une reconstruction identitaire chez les jeunes d’origine asiatique qui sortent de l’invisibilité. « Quand j’étais petit, un asiatique en France ne pouvait s’identifier à rien ni à personne. Aujourd’hui, c’est devenu très facile grâce à la musique ou aux dramas. On ne mesure pas encore tous les impacts que ça a eus du point de vue humain. »