Troisième port français pour les conteneurs, Dunkerque est devenu en cinq ans un point stratégique du trafic de drogue. La vague blanche inonde les quais, à l’image de la saisie record de 10 tonnes de cocaïne effectué en mars 2025.
Reynald Savreux, secrétaire CGT des douanes nous explique : « Les trafiquants se sont tournés vers Dunkerque parce qu’il y a plus d’espace et que le port va encore s’agrandir. » Longtemps considéré comme un port de seconde zone face au Havre ou à Anvers, il attire désormais les réseaux internationaux et bénéficie d’un accès direct aux grandes métropoles comme Lille, Paris, Anvers ou Bruxelles. La majorité de la drogue qui transite par Dunkerque provient d’Amérique du Sud, notamment du Costa Rica et de l’Équateur, elle est souvent dissimulée dans des cargaisons de bananes. Le port constitue une porte d’entrée majeure en Europe. « À Dunkerque, il n’existe pas d’organisation mafieuse structurée comme à Marseille ou aux Pays-Bas », souligne Alexis Constant, journaliste à La Voix du Nord. La marchandise est ensuite redistribuée, notamment vers Lille, avant d’alimenter le marché européen. Plus de 650 000 conteneurs passent chaque année par Dunkerque et, entre 2023 et 2024, les saisies ont bondi de 50 %.
Des traficants rusés
Les méthodes de dissimulation varient. « Leur seule limite, c’est leur imagination », résume Reynald Savreux. Parois, planchers, marchandises, dans les conteneurs… tout peut servir de cachette. Lors de la saisie record en 2025, « la cocaïne était simplement posée dans le chargement ». Face à ces stratégies, les douanes misent sur un ciblage dit intelligent en ne contrôlant que les cargaisons suspectes et sur l’échange d’informations entre ports. Mais les moyens restent limités. Dunkerque dispose d’un camion scanner ; un second est prévu, mais « ce type de matériel n’est pas très efficace, d’autres ports comme celui du Havre sont mieux équipés ». note Reynald Savreux. La création de la brigade de surveillance extérieure portuaire (BSEP), annoncée après la saisie des dix tonnes, n’a pas généré de nouveaux postes. Les saisies sont régulières. La cocaïne est majoritaire, mais le cannabis et l’héroïne sont également interceptés. « Les gens ne se rendent pas compte des volumes gigantesques qui transitent par les ports. » Seuls 1 % des conteneurs sont contrôlés. Les trafiquants disposent de moyens financiers supérieurs à ceux des États et peuvent corrompre des agents avec des sommes allant de 20 000 à 80 000 euros par conteneur. « Comment résister à la tentation ? », interroge le secrétaire CGT. Dans un territoire marqué par la précarité sociale, ces montants peuvent peser lourd.
Silence sur les quais
Malgré nos sollicitations, le monde des dockers est resté muet. Selon Reynald Savreux et Alexis Constant, ce silence s’explique par un climat de peur au sein du port. « Certains dockers craignent pour leur sécurité et celle de leurs familles, ici, c’est comme une famille, ils ne parleront pas », confient-ils. Le secrétaire CGT rapporte récemment qu’après avoir déplacé un conteneur, un docker a ainsi été roué de coups et jeté dans la cour d’école de ses enfants, pour l’exemple. Les trafiquants adaptent leurs méthodes. Du « rip-off » (consiste à utiliser des conteneurs destinés au transport de marchandises légales pour y cacher la drogue) pour de petites quantités aux dispositifs plus complexes pour les cargaisons massives, les réseaux évoluent. Face à eux, la coopération internationale s’impose. Malgré cela, les douanes peinent à suivre le rythme : effectifs réduits depuis 1990 et des moyens techniques limités. Rien ne semble arrêter la vague blanche…