À Dunkerque, les réfugiés ont les yeux vers la Manche et les pieds dans l’eau

Autour de Dunkerque, près de 2500 réfugiés s’entassent dans des camps boueux, espérant pouvoir bientôt traverser la Manche et rejoindre l’Angleterre. C’est cinq fois plus qu’à Calais, l’ancienne « jungle de migrants » hyper-​médiatisée. Après une plainte contre l’État pour « non-​respect des droits humains », déposée en novembre par six asso­cia­tions d’aide aux migrants, le tribunal admi­nis­tra­tif de Lille a ordonné début décembre « l’installation de dis­po­si­tifs adaptés aux besoins élé­men­taires » par les pouvoirs publics. Malgré le travail constant des asso­cia­tions sur place et les mesures récentes prises par l’État, les réfugiés doivent toujours faire face à la pression constante de la police, et survivre dans des camps com­plè­te­ment inondés par les pluies hivernales.

Dans la commune de Grande-​Synthe, une route dépar­te­men­tale très fré­quen­tée longe sur plusieurs centaines de mètres les bois dans lesquels sont installés la majorité des migrants. Des curieux en voiture ralen­tissent pour observer, médusés, l’état des cam­pe­ments. Partout, les déchets et les effets per­son­nels des réfugiés flottent au milieu de tentes désertées. Il est 9h, et trois jeunes hommes sont déjà regroupés autour d’un feu, sous une grande tente bleue. Tout autour, les autres s’amassent sur les quelques îlots boueux épargnés par la montée de l’eau. Sur le grand terrain vague à côté de la forêt, des membres de l’association “Roots” com­mencent, comme tous les jours, la dis­tri­bu­tion de repas et d’eau. « Nous pouvons dis­tri­buer 800 portions par jour », m’explique Sarah, une des repré­sen­tantes du groupe. C’est trop peu pour subvenir aux besoins de tous les deman­deurs, et la quinzaine de bénévoles (dans les bons jours) se sent souvent dépassée. « C’est terrible les inon­da­tions, ni nous ni l’État ne pouvons faire quelque chose », confie-​elle. Avec d’autres asso­cia­tions, ils dis­tri­buent tout de même régu­liè­re­ment des tentes et des sacs de couchage, et essayent de fournir un semblant d’hygiène et de dignité grâce à des toilettes indi­vi­duelles — ins­tal­lées par l’État après sa condam­na­tion par la justice — et à des douches chauffées.

Un campement de fortune à l’écart des inon­da­tions, mais aussi de l’aide asso­cia­tive. © G. Florimond

Des mini-​jungles, loin de l’aide associative

Les inon­da­tions dans les camps conduisent tout de même certains à s’éloigner du terrain et de l’aide asso­cia­tive offerte, pour tenter de survivre dans des condi­tions moins extrêmes. D’autres “jungles” se créent alors ailleurs, plus discrètes. C’est donc à 300m des tentes inondées, de l’autre côté de la route, que je rencontre Abbas. Son camp, plus au sec, est indé­tec­table depuis la route, exception faite d’un homme qui lave des usten­siles dans le cours d’eau. Abbas, grand barbu d’une trentaine d’années, vit dans ce camp de fortune avec une vingtaine d’autres migrants. Ils partagent un trou qui fait office de toilettes sèches, et se lavent dans le canal en face de leurs tentes. Pourtant selon Abbas, « l’eau jusqu’aux chevilles, ce n’était plus possible ». Vers 11h, il part à pied en direction du grand centre com­mer­cial le plus proche avec deux amis. Deux d’entre eux portent une bonbonne de gaz, vide, qu’ils veulent remplacer afin de pouvoir se chauffer ce soir. Pas de chance, après quinze minutes de marche dan­ge­reuse, le long de la route, les trois hommes réalisent que les espèces ne sont pas acceptées aujourd’hui, faute d’employés le dimanche. Il est effec­ti­ve­ment facile de perdre la notion du temps lorsque l’on vit si longtemps à l’écart de la société.

Abbas et ses amis se dirigent vers la zone com­mer­ciale située à 1,3 km de leur camp, à la recherche de gaz pour se chauffer cette nuit.

L’entrave à l’action associative

Sur le chemin du retour, ils passent sous le nez d’une voiture de police garée au bord de la route, dont ils semblent par­ti­cu­liè­re­ment se méfier. Cette méfiance est fondée selon Sarah, qui raconte comment les équipes de nettoyage de la police procèdent quo­ti­dien­ne­ment à des vols d’objets per­son­nels pour com­pli­quer la tâche des asso­cia­tions. C’est d’ailleurs le point principal qu’elle évoque pour expliquer son appel de la décision de justice, qui avait pourtant déjà condamné l’État en décembre. « Notre prin­ci­pale reven­di­ca­tion était l’arrêt des expul­sions, et surtout du vol de cou­ver­tures et objets per­son­nels qui ont lieu à chaque nettoyage ». Cette entrave à l’aide asso­cia­tive a été prouvée et docu­men­tée en 2024 par un rapport de l’Observatoire des libertés asso­cia­tives, qui dénonce « les pratiques illégales de la police pour décou­ra­ger les asso­cia­tions ». Selon le journal Libération, les asso­cia­tions reprochent aussi à la pré­fec­ture du Nord l’action de sa police, « qui verbalise les bénévoles en double-​file », et « bloquent l’accès aux parkings où se trouvent les exilés ». Abbas me confie d’ailleurs m’avoir pris pour un policier lors de notre première rencontre, et affirme qu’il arrive que des forces de l’ordre s’approchent des camps pour du repérage, en civil.

Interrogée sur ce sujet, comme sur celui des mesures imposées par la justice — pas entiè­re­ment appli­quées — la pré­fec­ture du Nord a répondu « ne pas pouvoir donner suite » à notre sollicitation.

Une chaussure d’enfant, aban­don­née au bord de la route qui longe le campement de Grande-Synthe.

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