Quartiers popu­laires : les raisons d’une abstention

À mesure que les muni­ci­pales approchent à Lille, une question s’impose au sud de la ville : qui ira voter ? À Lille-​Sud, à Moulins, l’abstention dépasse régu­liè­re­ment de 15 à 30 points la moyenne nationale. Une absence qui dit bien plus qu’un simple désintérêt.

« On vit dans des taudis » : bienvenue à Lille-​Sud, capitale de l’abstention. Le politiste Antoine Jardin parlait dans sa thèse d’« abs­ten­tion inter­mit­tente ». Dans les quartiers popu­laires, on vote à la pré­si­den­tielle, parfois aux légis­la­tives, mais beaucoup moins aux muni­ci­pales jugées secon­daires. À cela s’ajoutent les obstacles admi­nis­tra­tifs. L’inscription sur les listes, les chan­ge­ments d’adresse, les démarches en ligne : autant de filtres invi­sibles. À Lille-​Sud, Mariama, 34 ans, femme de ménage, s’apprête à voter pour la première fois. « Je viens de recevoir les papiers, avant je n’avais pas fait les démarches. » La mobilité rési­den­tielle, plus forte dans ces quartiers, fragilise l’ancrage électoral.

Mariama, habitante de Lille-Sud,va voter pour la première fois ©Achille Franchet

« Ça fait huit ans que je demande à changer de logement. »

Mais au-​delà des pro­cé­dures, le sentiment d’abandon structure également fortement une partie des électeurs. À Moulins, Martine, 63 ans, votera « pour faire barrage », sans convic­tion. « Ici, on ne se sent repré­senté par personne. Ça fait huit ans que je demande à changer de logement. On vit dans des taudis. » La question du mal-​logement revient comme un refrain. Pour le poli­to­logue Martin Baloge, « l’enjeu principal à Lille, c’est l’accès au logement et l’état de ceux-​ci ». Dans ces quartiers, c’est l’absence de poli­tiques sociales concrètes qui se mesure au quotidien : ascen­seurs en panne, passoires ther­miques, trafic au pied des immeubles. Le vote devient lointain alors que l’urgence est domestique

L’abstention comme produit de l’exclusion

Les raisons sont aussi évi­dem­ment socio­lo­giques. « Le capital culturel et le niveau de diplôme pro­duisent un effet d’auto-exclusion », analyse Martin Baloge. Kadra, 55 ans, récep­tion­niste en hôtel­le­rie, confie timi­de­ment : « J’ai un jour de repos par semaine et je travaille beaucoup. Je n’ai pas trop le temps de regarder la politique ou d’aller faire la queue pour voter quand je rentre chez moi ». Ici, l’abstention ne relève ni d’un rejet idéo­lo­gique, ni d’une radi­ca­lité militante. Elle naît d’un décalage entre une vie précaire aux mille obli­ga­tions et une offre politique, souvent perçue comme distante. Le paradoxe est là : ces quartiers pèsent démo­gra­phi­que­ment, mais leur poids électoral dépend de leur mobi­li­sa­tion. Or celle-​ci s’annonce « très limitée », anticipe Martin Baloge, en partie par le manque de repré­sen­ta­tion parmi la classe politique, qui s’intéresse à ces quartiers « que lorsqu’il faut aller chercher des voix », ressent Farouj, 55 ans, habitant de Moulins et futur abs­ten­tion­niste pour ces municipales.

Immeubles du quartier de Lille-​Sud ©Achille Franchet

Un vote par défaut moins que par adhésion

Malgré tout, dans une ville his­to­ri­que­ment ancrée à gauche comme Lille, Lahouaria Addouche, candidate de La France insoumise, pourrait tirer son épingle du jeu dans certains bureaux, estime M. Baloge. Son profil – ancienne tra­vailleuse sociale, mère de famille – répond en partie au déficit de repré­sen­ta­ti­vité exprimé sur le terrain. Néanmoins, ni le poli­to­logue, ni les habitants ren­con­trés ne décrivent une vague de mobi­li­sa­tion. Plutôt la pers­pec­tive de scores hono­rables dans un océan d’abstention. Car dans ces quartiers, l’élection ne se gagnera pas seulement sur un programme, mais sur une capacité à ramener vers les urnes ceux qui s’en sont éloignés.

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