Pas d’hommes, pas de problème ?

Elles courent entre filles, chantent entre filles, dansent entre filles. Depuis quelques années, les évé­ne­ments réservés aux femmes se mul­ti­plient. Les espaces « Girl Only » inves­tissent pro­gres­si­ve­ment des lieux qui étaient jusqu’ici pensés comme mixtes. Et leur succès ne semble plus se limiter à une recherche de sécurité.

Kellyane cherchait sim­ple­ment un moyen de se remettre à courir lorsqu’elle découvre un club de running réservé aux femmes à Lille. Elle y voit d’abord une forme de moti­va­tion et de sécurité. « Comme les courses se dérou­laient souvent le soir, il y avait une question de sécurité, de pouvoir être entourée par des filles  », raconte-​t-​elle. Un sentiment qui trouve un écho dans une enquête OpinionWay pour Verisure, publiée le 5 mai 2026. Selon celle-​ci, 65 % des femmes inter­ro­gées déclarent s’être déjà senties en insé­cu­rité dans l’espace public. Une pro­por­tion qui atteint 81 % chez les femmes de moins de 35 ans.

Plusieurs femmes se préparent à une session courses « Women Only » organisée par She Runs Lille, Lille, Septembre 2025 ©K.J.

Mais pour Kellyane, 21 ans, la sécurité n’est pas la seule dif­fé­rence. Dès les premières séances, la créatrice du club @she­runs­lille, Loïse, réussit à mettre les par­ti­ci­pantes à l’aise. « Il y avait beaucoup d’encouragement entre nous, tout se faisait de manière très naturelle ». Au fil des courses, elle remarque aussi les effets du groupe sur les par­ti­ci­pantes. « En échan­geant avec les filles, j’ai vite compris que beaucoup avaient pris confiance en leur manière de courir ou en leurs capacités sportives depuis qu’elles par­ti­cipent au club. »

Aujourd’hui ce phénomène va bien au delà du sport. Dès 2019, Clarisse Luiz crée La Bringue, des soirées réservées aux femmes qui s’étendent rapi­de­ment à de nom­breuses villes fran­çaises. Une évolution qui suscite parfois des réactions hostiles sur les réseaux sociaux : « Le bar va faire faillite », écrit un inter­naute, « Personne ne sera là pour payer les verres, fin de soirée à 23 h. ». Mais alors : pourquoi organiser des évé­ne­ments dont les hommes sont exclus ?

Un espace pour s’exprimer autrement

Pour la socio­logue Marylène Lieber, qui a notamment travaillé sur le rapport des femmes à l’espace public, « les femmes n’ont pas le même exercice de leur liberté que les hommes ». La question ne concerne donc pas uni­que­ment la pos­si­bi­lité d’accéder à un lieu mais aussi la manière dont on s’y comporte et dont on s’y sent. Chez @quand­les­filles­chantent, Esther, project manager, observe les effets de ces évé­ne­ments sur les participantes.

« C’est un lieu de lâcher-​prise, où elles ne doivent pas réfléchir à la manière de se comporter » – Esther

Ces évé­ne­ments s’adressent à des femmes d’âges dif­fé­rents qui y trouve toute un intérêt. « Ces soirées sont par exemple un très bon moment pour les jeunes mamans qui sou­haitent avoir une petite pause dans leur quotidien. Il y a aussi des femme de 60ans qui reviennent à nos évé­ne­ments » s’amuse Esther. Entre activité karaoké, strass dentaire ou tirage de cartes « c’est une ambiance qu’on ne retrouve nulle part ailleurs », affirme-t-elle.

Itchin mixe aujourd’hui pour plusieurs évé­ne­ments Girl Only comme la Bringue ou anau­co­pines , Lille, 10/​09/​2026 © ©S.W.- Cœur sauvage

Pour Inès, DJ et fon­da­trice de SheSound (@shesound), cette liberté se ressent également derrière les platines. Le 30 octobre 2022, Itchin, de son nom de scène, se produit pour la première fois devant 250 femmes lors d’une soirée avec La Bringue. « J’ai pu mettre des musiques que j’osais écouter seulement seule dans ma chambre. » avoue Itchin. 

Ces soirées ont également changé son rapport à son métier. Pour la première fois, elle dit pouvoir être payée à sa juste valeur et appliquer des tarifs qu’elle n’arrivait pas forcément à imposer dans les soirées mixtes. « En tant que DJ, ces soirées per­mettent d’échanger plus librement entre femmes, de savoir en temps réel de ce qui leur plaît et surtout de connaître plus de femmes qui bougent dans cette économie. »

Et contrai­re­ment aux critiques c’est un modèle qui fonc­tionne.« Certains patrons de boîtes de nuit se montrent d’abord réticents à accueillir ces évé­ne­ments. Pourtant, les femmes consomment autant, voire davantage, au bar lorsqu’elles se sentent à l’aise » affirme Esther.

Pourtant Itchin ne considère pas la non-​mixité comme la seule solution.

Faut-​il vraiment séparer pour changer les choses ?

« Je trouve que ces soirées ont une certaine limite. Pour moi le problème ne se trouve pas dans la mixité, mais dans les lieux où les soirées se déroulent », estime-t-elle.

Selon elle, les codes de certaines boîtes de nuit, notamment autour de l’alcool et de la recherche d’excès, par­ti­cipent davantage au problème. « Dans les années 2016 – 2020, les femmes ont eu ce besoin de se retrouver entre elles », explique-​t-​elle. Mais aujourd’hui, elle souhaite agir autrement.

C’est dans cette logique qu’elle a créé SheSound, une structure qui met en avant les femmes DJ dans le monde de la musique tout en restant ouverte à tous. « Le but est de permettre de rendre les lieux mixtes plus safe. »

Qu’elles soient fon­da­trice, DJ, ou par­ti­ci­pantes chacune y trouve son compte. Pour certaines, il s’agit de sécurité. Pour d’autres, de confiance, de liberté ou de ren­contres. Pour Itchin (@iamitchin), l’enjeu est désormais de faire évoluer les espaces mixtes plutôt que de les remplacer. Le Women Only ne raconte donc pas une seule histoire. Il peut être un espace pour se retrouver entre femmes, mais aussi un moyen de réfléchir à la manière dont les lieux mixtes peuvent évoluer.

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