À Lille, la micro-librairie Croâfunding demeure face à la crise qui touche le secteur, grâce à son modèle économique pensé au minimum. Xavier Lancel, son fondateur, présente ce concept révolutionnaire, qui transpose « le circuit court alimentaire » à la chaîne du livre.
« Aujourd’hui, toutes les librairies sont endettées à 60 jours et payent leurs factures d’il y a deux mois avec leur vente actuelle » alerte Xavier Lancel, fondateur de Croâfunding, première librairie indépendante entièrement consacrée à l’auto-édition. En effet, la profession, qui traverse une crise économique majeure depuis plusieurs années, s’est vue une nouvelle fois prise de court par les récentes coupes budgétaires. Selon le Centre national du livre (CNL), le nombre de fermetures de librairies en France a presque doublé entre 2022 et 2024, passant de 40 fermetures par an à près de 72. Alors que le secteur du livre peine à garder la tête hors de l’eau, à Lille, non loin de la gare Lille-Flandres, une micro librairie de 17 mètres carrés demeure paisiblement.
Des ouvrages auto-édités à portée de main
En novembre 2021, et à la suite d’un licenciement économique, Xavier Lancel, d’origine lyonnaise, fonde Croâfunding, une librairie « 100% consacrée à l’auto-édition » portée sur les arts visuels. L’auto-édition s’est développée notamment grâce à l’émergence des plateformes participatives et l’essor des réseaux sociaux. Cette pratique consiste, pour les auteurs, à commercialiser eux-mêmes leurs ouvrages, en supprimant ainsi jusqu’à deux intermédiaires : les éditeurs et les distributeurs. Ces derniers tendent ainsi à obtenir une meilleure rémunération, puisque, chez les éditeurs classiques, l’auteur touche seulement entre 6 à 12% du prix de chaque livre vendu.
En 2010, 12 % des ouvrages reçus au dépôt légal de la Bibliothèque nationale de France (BNF) étaient auto-édités, contre près de 30 % en 2022. Cependant, le manque de visibilité réservé à ces ouvrages reste une difficulté majeure pour le secteur. En effet, les librairies classiques, déjà submergées par l’offre des livres édités par les éditeurs traditionnels, ne proposent pas de livre auto-édité. « Les campagnes de crowdfunding closes, ces productions n’étaient plus trouvables nulle part » observe Xavier Lancel. Alors, pour remédier à ce manquement, le quinquagénaire a lancé Croâfunding. En adaptant le concept du « circuit court alimentaire » à la chaîne du livre, il a repensé, à sa manière, la profession de libraire.

Un modèle économique pensé au minimum
« Ce qui est sûr, c’est que ce modèle économique ne me permettra jamais de faire beaucoup d’argent, mais, pour autant, il est plus sain que celui d’une librairie classique » affirme Xavier Lancel. L’un des secrets de ce micro-commerce réside ainsi dans « l’achat ferme » des ouvrages, qui vient simplifier la comptabilité du libraire. Le fondateur de Croâfunding passe commande directement auprès des auteurs, et les paye immédiatement. « Aujourd’hui, je ne dois d’argent à personne. Et si mon chiffre d’affaires baisse, j’achète moins. C’est aussi simple que ça » explique-t-il.
Pour quelqu’un qui s’est déjà rendu dans cette « caverne d’Ali Baba » de l’auto-édition, une chose est sûre : on ne s’y bouscule pas malgré ces quelque 17 mètres carrés. Effectivement, le flux de clients est certes moindre comparé à celui d’une librairie dite « classique », mais, pour Xavier Lancel, cela n’est pas un problème, vu que le minimum de ventes pour rentabiliser le commerce est nettement plus bas : « Je n’ai pas de salariés et j’ai réduit toutes mes charges au minimum. Je peux diviser par deux l’entièreté des coûts » explique-t-il. Alors, entre son commerce et une librairie « classique », le seul point commun reste l’appellation. « Je contrôle à 100% le flux des ouvrages, et leurs temporalités. En somme, je crée moi-même l’offre » insiste-t-il. Le modèle économique de Croâfunding a ainsi été pensé spécifiquement pour qu’une personne puisse tenir le commerce. « L’idée a été de faire la chose la plus petite possible, on peut dire que c’est un concept « anti-capitaliste » » explique Xavier Lancel.
« Chacun pourrait monter son propre projet comme ceci, et être tranquille dans son coin, plutôt que de toujours vouloir faire les choses les plus énormes possibles » termine finalement le libraire, qui a trouvé le moyen de vivre de sa passion sereinement loin du chaos ambiant.