Sur le ring, Aro Ahmadyan enchaîne les victoires : 18 combats, une seule défaite. Depuis ses 12 ans, la boxe est sa vie, son ancrage, sa respiration. Mais derrière les gants, un autre combat se joue bien plus dur. Apatride, ce jeune homme des Hauts-de-France ne peut ni travailler, ni concourir, ni passer son permis. Il se bat pour exister dans le seul pays qu’il appelle le sien : la France.
Sa rencontre avec la boxe remonte à ses 12 ans.
« C’est mon père qui m’a inscrit, il était fan de Mike Tyson. Au début, je n’aimais pas trop, je trouvais ça violent. Mais avec le temps, j’ai appris à aimer et je me suis amélioré. » Né en Suède de parents arméniens, Aro a quitté le pays à l’âge de deux ans. C’est là que commencent ses difficultés administratives : en Suède, le droit du sol n’existe pas, et en Arménie, il ne peut obtenir la nationalité qu’en effectuant le service militaire, impossible pour quelqu’un qui n’a jamais vécu là-bas. Quant à la France, elle ne délivre une nationalité qu’à ceux qui en possèdent déjà une.
Pris dans ces contradictions juridiques, il est resté sans papiers, sans patrie, mais pas sans combat.
Ce qui n’était qu’un loisir est devenu, au fil du temps, son équilibre. « J’ai fait de la boxe la moitié de ma vie. »
Il évolue dans la catégorie des poids lourds, plus de 90 kg. Il a remporté les championnats départementaux et régionaux il y a quelques années. « J’avais tout gagné, les Pas-de-Calais, les Hauts-de-France. »
Mais aujourd’hui, il ne peut plus s’y présenter. « Une nouvelle loi m’empêche de participer. Même pour les compétitions régionales, je suis bloqué. »
Ce blocage administratif s’ajoute à un sentiment d’injustice.
« J’ai battu le champion de France avant qu’il le devienne. J’ai battu aussi des boxeurs classés troisièmes. C’est frustrant, parce que je pourrais être à leur place. »
Son club, le maire, la Fédération française de boxe : tous tentent de faire bouger les choses.
« Le président de la fédération a écrit une lettre pour moi. Tout le monde fait son possible, mais rien n’avance. »
Les réponses de l’administration restent froides, mécaniques : pour obtenir une nationalité, il faut un passeport. Et pour avoir un passeport, il faut une nationalité. Cercle fermé, absurde.
« J’ai fait des demandes depuis que je suis petit. Elles ont toutes été refusées. » Un blocage qui dépasse le sport. Cette impasse empoisonne tout. Travailler ? Impossible. Passer le permis ? Interdit. Ouvrir un compte en banque ? Bloqué. « Je vois mon petit frère, il a 18 ans, il conduit, il fait ses papiers sans problème. Moi, j’ai 20 ans et je n’ai toujours rien. » Chaque contrôle de police est une angoisse. Chaque formulaire administratif, un rappel qu’il “n’existe” pas officiellement.
Alors il s’accroche à ce qu’il lui reste : la boxe et quelques amis fidèles.
« J’ai peu d’amis, j’ai du mal à faire confiance. Mais ceux que j’ai sont toujours là. C’est en partie grâce à eux que je garde le moral. »
Sur le ring, il retrouve une forme de liberté. « C’est un défouloir. Ça n’efface pas les problèmes, mais ça aide à tenir. »
Quand il parle d’avenir, sa réponse ne tremble pas.
« Je ne me vois pas ailleurs que dans la boxe. J’ai grandi en France, j’ai tout fait ici. Je veux continuer pour la France. »
Champion sur le ring, K.-O. hors des cordes.