Alors qu’une grande partie du matériel médical finit inutilement à la poubelle, une entreprise nordiste a peut-être trouvé une solution pour faire face au gaspillage d’équipements et d’aides techniques. À Armentières, l’entreprise Libel’Up a fait du reconditionnement et du réemploi de matériel médical son cheval de bataille, en s’appuyant sur l’insertion au travail et sur un réseau de collecte local.
Chaque année, près de 4 milliards d’euros de matériel médical sont vendus en France, dont environ 400 millions dans les Hauts-de-France. Près de 20 millions d’équipements médicaux sont vendus chaque année en France. Une majorité de ce matériel médical, équivalente à 60 000 tonnes d’aides techniques, finit cependant à la poubelle, alors que 90 % des hôpitaux publics et 70 % des Ehpad et établissements médico-sociaux sont déficitaires. Selon le rapport Chevalier-Denormandie de 2020, plus d’un tiers des aides techniques ne sont plus utilisées un an après leur attribution. C’est pour répondre à cette problématique que Libel’Up a vu le jour. « Tous les jours, on a des particuliers qui nous appellent et qui nous disent qu’ils avaient mal au cœur de mettre ce matériel à la poubelle », raconte Quentin Brassart, fondateur associé et gérant de Libel’Up. Créée en 2022 par Eurasanté, Libel’Up a pour volonté de réemployer le matériel médical inutilisé ou cassé tout en embauchant localement. La société s’appuie sur une entreprise d’insertion qui s’occupe de la collecte du matériel inutilisé, ainsi que sur trois entreprises de revente de matériel médical chargées du contrôle et de la maintenance des équipements.

Pour pouvoir financer le projet, Libel’Up et ses partenaires ont redistribué plusieurs centaines d’équipements. Libel’Up collecte du matériel chez des particuliers et des professionnels et stocke ce matériel dans un entrepôt de 500 m², où attendent d’être remis en état fauteuils roulants, lits médicalisés, soulève-malades, chaises percées… L’entreprise propose jusqu’à 40 % d’économies potentielles pour le système de santé en s’appuyant sur un réseau de points de collecte.
Chaque maillon de la chaîne s’attelle à être spécialiste de son domaine afin de s’assurer que l’ensemble des acteurs garantisse sérieux, rigueur et confiance lors de chaque étape du cycle de reconditionnement du produit. Libel’Up s’est spécialisée dans la gestion de la collecte, l’encadrement et le reconditionnement du matériel médical.
Une économie circulaire locale et sociale
Après un premier tri réalisé par l’entreprise de collecte, les équipements médicaux abîmés ou rouillés sont recyclés. Une fois arrivés à Libel’Up, une étiquette est apposée sur chaque équipement médical, permettant de rassembler informatiquement toutes les informations réglementaires du produit. Viennent alors trois cas de figure. Si le matériel ne peut pas être facilement redistribué en France, alors l’équipement est proposé à prix coûtant à des associations humanitaires. Lorsque le matériel arrive incomplet ou avec des pièces manquantes, il est retravaillé et réparé grâce à la réutilisation de pièces détachées. Enfin, lorsque le matériel arrive complet, ce dernier est entièrement démonté, nettoyé, désinfecté puis remonté. Une fois reconditionné, l’équipement est testé pour vérifier que tout fonctionne et que son état correspond aux attentes du fabricant, afin d’être redistribué en France. Les particuliers peuvent bénéficier de ce matériel reconditionné, tout comme les établissements de santé.

Le reconditionné permet également de réduire le gaspillage et donc d’améliorer l’impact écologique de la filière. De nombreuses pièces des équipements médicaux sont fabriquées à l’autre bout du globe puis importées en France pour y être assemblées. Le reconditionné offre ainsi une solution plus verte en permettant d’éviter de nouvelles importations peu écologiques, tout en favorisant l’emploi local.
Ce système d’économie circulaire a aussi pour but d’aider les personnes qui ont besoin de ces aides techniques ainsi que l’ensemble du système de santé. Le reconditionnement de matériel médical permet également au système de sécurité sociale de réaliser certaines économies.
Pour permettre de structurer une filière efficace et de financer le développement d’outils adaptés au réemploi en santé, Libel’Up souhaite se développer à l’échelle nationale. L’entreprise aimerait, selon Quentin Brassart, « amener un référentiel qui reconnaît [leur] savoir-faire et qui permet aux acteurs industriels et économiques de voir le réemploi comme un modèle industriel viable et pérenne ». Pour atteindre son objectif, Libel’Up développe Réumed, un réseau d’acteurs du réemploi en santé, qui apporte le côté opérationnel avec des outils, des formations et de l’accompagnement. L’entreprise prévoit également d’ouvrir trois autres structures similaires dans les cinq prochaines années.
L’entreprise emploie actuellement deux associés, deux salariés, trois personnes en situation d’insertion à temps plein, trois alternants ainsi qu’une stagiaire, et a pour objectif de créer une trentaine d’emplois directs et une vingtaine d’emplois en insertion d’ici 2030.
Mais un problème subsiste encore : seul le matériel neuf est remboursé par la sécurité sociale, au détriment du matériel reconditionné.
Une zone de flou bientôt éclaircie
« Le projet de loi de financement de la sécurité sociale de 2020 avait, à l’époque, inclus une ligne parlant du remboursement du matériel reconditionné et d’un projet de normes autour de la remise en bon état d’usage », explique Quentin. Selon le droit européen et la réglementation Medical Device Regulation (MDR), la personne qui touche à un élément constitutif d’un appareil devient officiellement son metteur sur le marché. Or, être metteur sur le marché oblige à respecter de nombreuses normes et accréditations pour être fabricant de matériel médical. Libel’Up est considérée comme « touchant à des éléments clés du matériel mais ne peut pas, en pratique, être considérée comme fabricant pour les 850 équipements que l’entreprise met sur le marché », ajoute Quentin. « Encore récemment, on était dans une zone grise car la loi française n’interdisait pas formellement le fait de reconditionner du matériel mais ne l’autorisait pas clairement non plus », continue-t-il. Le fondateur associé et gérant réclame des règles permettant de reconditionner correctement le matériel médical.
En 2025, la France a adopté le projet d’une nouvelle nomenclature définissant les typologies de fauteuils roulants remboursés par la sécurité sociale, avec un reste à charge nul pour les utilisateurs. « Avant, les délais étaient longs, les gens avaient beaucoup de prix à rajouter sur les fauteuils complexes… Tout ça, c’est fini », indique Quentin. L’État français a inclus dans cette nouvelle nomenclature que celle-ci s’appliquerait aussi aux fauteuils roulants ayant subi une remise en bon état d’usage, une avancée encourageante pour Quentin et Libel’Up.
En février dernier, ce projet de norme a été définitivement adopté, apportant un cadre précis. En parallèle, un décret donnant une liste claire du matériel pouvant subir une remise en bon état d’usage est entré en application. L’entreprise Libel’Up y voit ainsi plus clair et se voit même recevoir une accréditation de la part de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Le 11 mars dernier est sorti un projet porté par le Comité économique des produits de santé (CEPS) qui définit les montants des remboursements de matériel médical sur la Liste des produits et prestations remboursables par la sécurité sociale (LPPR). Ce projet indique de manière très claire des prix de remboursement des fauteuils roulants reconditionnés.
En décembre dernier, Quentin Brassart et Clémence Cornet créent ensemble la Commission Santé et Emploi au sein de la fédération Rcube, qui rassemble les acteurs du réemploi. En janvier 2026, ils lancent officiellement la Commission et la coprésident. Bien que légèrement différents sur le type de matériel qu’ils réemploient, Quentin et Clémence se rejoignent sur le fond de la réglementation et ont tous deux pour objectif de se regrouper et de fédérer un maximum d’acteurs de l’écosystème souhaitant rendre le réemploi possible.
La mission est de réussir « à se fédérer autour d’un sujet, à partager nos attentes, nos réussites et à faire valoir, non plus nos petits projets, mais une filière globale qui va faire changer les choses à l’échelle nationale », explique Quentin.
Leur but est d’aller « engager les établissements de santé à acheter du matériel reconditionné », de créer des modèles économiques viables et de « promouvoir le fait qu’une boucle d’économie circulaire en santé, c’est possible et pertinent ». Députés, prescripteurs, syndicats, mutuelles… d’ores et déjà, de nombreux acteurs croient au projet d’un développement durable en santé et à la structuration d’une filière en plein essor.
