On a tous une connaissance qui va « à la salle » chaque semaine, parfois tous les jours. Cet ami, c’est peut-être vous. Mais comment expliquer cet essor ? Est-il lié à une hausse de l’individualisme ? Et qu’est-il advenu des sports collectifs ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. D’après une enquête Propulse by CA, 30 % des Français déclarent pratiquer des activités de fitness, que ce soit en salle, à domicile ou en extérieur. Entre le premier trimestre 2024 et le premier trimestre 2025, la fréquentation des clubs a augmenté de 7,7 %. Les franchises dopent le marché : le chiffre d’affaires du secteur a atteint 2,5 milliards d’euros en 2024, soit une hausse de 6,2 % sur un an.
Travailler plus pour gagner plus… en muscle
Alors pourquoi la salle plutôt qu’un sport collectif ? La réponse tient en grande partie à la flexibilité. Comme l’explique Vince, qui fréquente les salles depuis un an et demi : « c’est clairement complémentaire à ma vie de tous les jours ! Je peux me faire mon propre rythme sans trop de contraintes niveau horaire. » La plupart des gens ont un agenda chargé, où une heure et demie de sport en salle est bien plus facile à caser que des séances de sport collectif imposant des horaires fixes et une équipe au complet.
Derrière cette flexibilité se dessine quelque chose de plus profond : une nouvelle façon de se rapporter à soi-même. L’intérêt des salles, c’est de travailler pour soi uniquement, dans une conception presque capitaliste de son corps. Travailler plus, pour gagner plus (en muscle). Loin de l’idée de partager un bon moment sur un court de tennis ou de badminton, il s’agit désormais d’un concours silencieux : celui qui prendra le mieux soin de son corps. Pour Audrey Ernst et Charles Pigeassou, dans Être seuls ensemble : une figure moderne du lien social dans les centres de remise en forme, « l’individu a ressenti le besoin d’avoir la responsabilité de lui-même, ce qui, dans une certaine mesure, est une forme d’individualisme positif ».
Cette course à la performance a pourtant ses dérives. Elle peut mener, chez certains, au dopage aux stéroïdes anabolisants. Tous les moyens semblent bons pour prendre du muscle, pour tutoyer le bien-être, évacuer le stress, aimer davantage son corps. Pour Vince, l’objectif reste plus simple : améliorer ses capacités physiques, tout en prenant du plaisir.
Une ségrégation spatiale qui demeure
Pourtant, réduire la salle de sport à un temple de l’ego serait passer à côté d’une réalité plus nuancée. Car si l’individualisme s’affiche dès l’entrée (écouteurs vissés sur les oreilles, regard tourné vers l’écran, zones de la salle tacitement genrées), il coexiste avec une sociabilité inattendue qui résiste. La ségrégation spatiale est réelle : la zone des poids libres reste un territoire presque exclusivement masculin. Jeanne, qui fréquente régulièrement les salles, le formule clairement : « il n’y a pas du tout les mêmes usagers dans certaines zones, et je ne pense pas que ce soit lié uniquement à des pratiques différentes. La zone poids libres est presque exclusivement masculine, et donc elle est plus intimidante. C’est un cercle vicieux. » Un cercle vicieux, en effet : l’absence des femmes rend l’espace intimidant, ce qui décourage leur présence, ce qui renforce l’entre-soi masculin.
Et pourtant, la salle déborde de ce cadre. Qui n’a jamais demandé à un inconnu de l’aider au développé couché ? En réalité, les gens passent de la plus profonde concentration à rire à gorge déployée quelques secondes plus tard. La salle favorise les échanges, comme le bistrot en son temps. Vince lui-même le confirme : « certes tu t’entraînes seul, mais comme c’est un lieu public, tu rencontres forcément des gens qui t’aident, qui te conseillent. »
Reste que la salle de sport n’est pas la même pour tous. Quand les plus aisés fréquentent des établissements haut de gamme, une large partie de la population s’entasse dans des salles à prix modérés. Derrière l’apparente démocratisation du fitness se reproduisent, en creux, les inégalités sociales.