L’IA a de la concur­rence : l’intelligence humaine a déchiffré une langue disparue

Le déchif­fre­ment de l’élamite linéaire par François Desset marque une avancée majeure dans la com­pré­hen­sion de l’Iran antique. Une décou­verte qui éclaire une civi­li­sa­tion vieille de 4 000 ans et rappelle le rôle clé de l’intuition humaine dans la recherche.

À l’heure où certains évoquent le grand rem­pla­ce­ment de l’humain par l’IA, un archéo­logue belge fait mentir cette pré­mo­ni­tion. François Desset a déchiffré une écriture vieille de plus de 4 000 ans : l’élamite linéaire en 2020, puis plus récemment le proto-​élamite. Ces deux termes, qui peuvent sembler abrupts au premier abord, désignent en réalité une même langue, l’élamite, à deux moments dif­fé­rents de son histoire, explique le chercheur.

L’élamite est une langue très ancienne parlée dans le sud-​ouest de l’actuel Iran dès le IIIe mil­lé­naire avant J.-C. Particularité fas­ci­nante : elle n’appartient à aucune grande famille lin­guis­tique connue, ce qui la rend difficile à comparer et à comprendre.

Écrite avec plusieurs systèmes au fil du temps (dont le cunéi­forme et l’élamite linéaire), elle constitue une sorte d’« isolat lin­guis­tique » du passé, « un peu comme le basque de ce point de vue-​là », explique l’historien.

Des décou­vertes encore et encore

Pourquoi ces systèmes ont-​ils résisté si longtemps ? La réponse est simple : le manque de données. « Ces systèmes d’écriture résistent parce qu’on ne disposait pas de suf­fi­sam­ment de textes. Mais l’arrivée de nouveaux corpus dans les années 2000 a beaucoup aidé. »

Là où une IA excelle dans l’analyse massive de données, elle reste dépen­dante de leur existence. Le travail de cet historien repose, lui, sur autre chose : une com­bi­nai­son de com­pa­rai­son lin­guis­tique, d’intuition struc­tu­rale et d’hypothèses audacieuses.

Déchiffrer une écriture inconnue ne consiste pas seulement à recon­naître des motifs. C’est accepter de se tromper, refor­mu­ler, faire des ponts entre dis­ci­plines, archéo­lo­gie, lin­guis­tique et histoire. Chose aisée pour François Desset qui en plus d’être historien et archéo­lo­gie est aussi phi­lo­logue et iranologue.

« C’est comme si j’avais déchiffré l’alphabet latin », résume-​t-​il. Une analogie qui illustre bien l’ampleur du saut intellectuel.

Une civi­li­sa­tion qui reprend la parole

Ce déchif­fre­ment ouvre une fenêtre directe sur l’Iran antique. « Cela permet d’enrichir la connais­sance his­to­rique de l’Iran au troisième et au début du deuxième mil­lé­naire », souligne-​il. Et les décou­vertes sont déjà concrètes : « De nouveaux détails sont apparus, ainsi que de nouveaux noms de rois et de dirigeants. »

Ces ins­crip­tions, souvent royales, apportent des infor­ma­tions pré­cieuses sur la religion, la société et les struc­tures de pouvoir. Une mémoire vieille de 4 000 ans redevient ainsi accessible.

Pendant ses années en Iran, il a travaillé dans un contexte rela­ti­ve­ment apaisé : « Ce que je faisais concer­nait une période très ancienne, il y a 4 000 ans, donc il n’y avait pas d’enjeu politique particulier. »

Mais l’impact culturel est immense. « C’est un peu comme si, pour les Égyptiens, on venait de déchif­frer les hié­ro­glyphes. » Redonner accès à une écriture, c’est redonner une voix à une civi­li­sa­tion et par­ti­ci­per à la construc­tion de son identité culturelle.

Écrire en élamite sur WhatsApp ?

L’histoire ne s’arrête pas aux tablettes d’argile. Une police numérique de l’élamite linéaire est en cours de création. « Nous avons travaillé sur une police avec un designer… On pourra écrire sur Word ou s’envoyer des messages sur WhatsApp en élamite linéaire. » Une manière inat­ten­due de faire revivre une écriture disparue et de la projeter dans l’univers numérique.

Cette décou­verte invite enfin à s’interroger, une intel­li­gence arti­fi­cielle aurait-​elle pu traduire l’élamite ? Probablement pas. Et c’est peut-​être là que réside encore, pour longtemps, la sin­gu­la­rité humaine : découvrir de nouvelles choses.

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