À Paris, loin de la Colombie, elle soigne et réveille les consciences. Présidente de Ciudadanías por la Paz, Paula Martinez incarne une diaspora qui survit à travers les blessures intimes, l’engagement et le désir tenace de transformation.
Dans l’allée ensoleillée de l’hôpital Sainte-Anne, sa blouse blanche traîne encore sur ses épaules. Lorsque Paula Martínez Takegami entre dans son bureau, l’espace se remplit aussitôt de son énergie. Elle parle avec rapidité, ponctue ses phrases de rires légers, et de temps en temps, une mèche brune, légèrement striée de gris, retombe sur son visage hâlé.

Apprendre à ne pas voir
En marge de son travail d’art-thérapeute, Paula préside Ciudadanías por la Paz de Colombia, une association née en 2014 dans le sillage des négociations de paix en Colombie. Mais son histoire commence bien avant, à Medellín, « en plein cartel », confie-t-elle en posant ses mains sur son bureau immaculé.
Grandir là-bas, c’était apprendre à détourner le regard. « Les coups de feu, à droite, à gauche… Pour vivre, on se coupe de beaucoup de choses ». Elle n’était pas, dit-elle, « engagée depuis le début ». Peut-être par désintérêt. Ou par nécessité. Parce que prêter attention, c’est déjà se laisser toucher, se mettre en danger.
Son regard, aujourd’hui, est encadré par de grandes lunettes carrées qu’elle retire de temps à autre. Il pétille d’une curiosité nouvelle depuis son arrivée à Paris, à 23 ans. Un déplacement géographique, mais surtout un basculement intérieur. « Être dehors, ça crée une distance, une sécurité. » La France devient alors un point d’observation ; et bientôt un point d’action.

Le corps : mémoire et médium
Assise dans la lumière claire de son bureau, Paula semble incarner cette transition. Son t‑shirt jaune moutarde, traversé de motifs discrets rouges et verts, capte la lumière de son visage, ponctué de grains de beauté. Dans son travail de thérapeute comme dans son engagement, elle refuse de dissocier. « On ne peut pas parler uniquement avec des mots. Le conflit a été trop violent. » Alors elle convoque l’art, les émotions, ce qu’elle appelle « des voies sensibles ». Pas pour embellir, insiste-t-elle, mais pour rendre perceptible.
Dans l’association, tout commence avec la paix. Une paix « positive et complète ». Une vie digne, dit-elle. « Le droit à la santé, à l’éducation, au travail. On ne demande pas la lune. » Car derrière le mot « paix », il y a des décennies de guerre, de violences, de déplacements forcés. Des héritages coloniaux aussi, des élites qui détiennent la terre, une violence « naturalisée ». Et une dette. « Elle est historique envers les communautés qui n’ont pas eu accès à ce que nous avons eu. »
La diaspora colombienne qu’elle décrit est multiple. Il y a les exilés politiques, souvent les plus engagés. Les étudiants, les chercheurs. Ceux qui coupent tout lien avec la Colombie, « pour survivre autrement ». Et ceux qui, comme elle, naviguent entre les deux mondes, avec ce « double attachement ».

Agir pour l’intérieur depuis l’extérieur
En 2021, lors de l’estallido social, ce soulèvement violemment réprimé, les téléphones vibrent, saturés d’images insoutenables. « On n’avait plus de nuit. » Depuis Paris ou ailleurs, ils organisent des assemblées, des manifestations, font pression, tentant de peser sur un conflit qui semble hors de portée.
Sa voix trahit son émotion lorsqu’elle raconte un épisode en particulier. Un militant, originaire de Cali, lui avait murmuré : « C’est grâce à vous que la violence n’est pas plus importante. » Elle s’interrompt, laisse la phrase flotter, pendant que ses yeux se mettent à briller. « Ça aurait pu être pire. »
Alors oui, dit-elle, la diaspora compte, et pas seulement dans les urnes. « Nous ne faisons pas du prosélytisme. Nous faisons de la pédagogie. » Expliquer le vote, ses conséquences. Montrer que même à distance, choisir reste un acte concret. « On ne contribue pas seulement à la Colombie, dit-elle. On est aussi une richesse pour la France. »