En moins d’une semaine, deux mobilisations étudiantes ont subi des attaques violentes, organisées par plusieurs groupes de l’extrême droite lilloise. Malgré leurs inquiétudes, des étudiants des universités concernées se sont à nouveau rassemblés vendredi matin pour bloquer l’IEP de Lille.
Il n’est même pas encore sept heures et la rue Auguste Angellier, qui mène au campus de Sciences Po Lille, est déjà barrée d’une rubalise installée par cinq agents de la police nationale. Plus loin, environ 60 étudiants présents pour soutenir le mouvement lycéen sont assis devant l’entrée de leur école, obstruée par une barricade de poubelles. Deux grandes banderoles placardées devant l’IEP font écho aux évènements des jours précédents. Sur l’une, on peut lire « Pétain revient, n’oublie pas tes chiens », et sur la deuxième, l’inscription « Unis contre l’UNI ».
Un étudiant « roué de coups une fois au sol »
Pour rappel, l’UNI est un “syndicat” étudiant d’extrême droite, qui s’est une nouvelle fois illustré cette semaine en revendiquant sur ses réseaux des violences contre des étudiants de Sciences Po, le mardi 13 octobre. Dans un communiqué publié le 15, le syndicat confirme sans aucune honte être intervenus pour « lever le blocage du campus ». L’UNI se positionne en victime, dénonçant des « coups » portés à ses membres « alors qu’ils retiraient les poubelles » et annonce que « des plaintes seront déposées ». L’organisation radicale s’est ensuite désolidarisée d’une autre action très similaire, menée le lendemain de leur intervention, devant l’ESPOL de l’Université catholique de Lille (UCL). Cette fois ce sont deux autres groupes de l’extrême droite radicale, la Cocarde Étudiante et Génération Zemmour Nord, qui se sont filmés en train d’agresser violemment des manifestants pour tenter de débloquer l’école. Dans les deux cas, et malgré une intervention des forces de police à Sciences Po ou de la sécurité privée de l’Université catholique, plusieurs manifestants sont toujours sous le choc des attaques, et au moins l’un d’entre eux est blessé. L’Union étudiante de Lille et la section lilloise de la Ligue française de défense des droits de l’Homme (LDH) dénoncent ces actes de violences, citant notamment le cas d’un jeune mobilisé, « frappé puis roué de coups une fois au sol ».
De son côté, l’UCL a déclaré que l’étudiant blessé en question avait été « pris en charge par le centre polyvalent de santé universitaire », et assure qu’un « soutien psychologique lui a été proposé ». Les vidéos et témoignages concernant l’attaque du mercredi 14 octobre permettent aussi de constater des coups de pieds et poings portés aux participants du blocus. Les deux actions d’intimidation sont remontées jusqu’au maire (PS) Arnaud Deslandes, qui a demandé le 14 octobre l’ouverture d’une enquête.
« On est moins nombreux qu’au début »
Vendredi matin, devant l’IEP, toutes les discussions tournent donc autour des deux agressions. Et malgré quelques plaisanteries de façade, l’atmosphère est pesante. Tous en cercle, alors qu’il fait encore nuit, les étudiants se mettent à débattre de leur stratégie. « On est les seuls encore ouverts avec STAPS, il y a des chances que l’UNI vienne ici », lâche rapidement l’un d’entre eux. Effectivement à quelques rues du blocus, même “la Catho” est fermée, bien qu’un petit groupe de l’école privée se soit déplacé pour soutenir les élèves de Sciences Po. Ils craignent tous d’être une cible facile pour de nouvelles attaques. Debout au milieu du cercle, une étudiante qui joue le rôle de modératrice demande alors à des volontaires d’aller faire le guet à l’autre bout de la rue, du côté non gardé par la police. Scène surréaliste. Dans le cercle des manifestants, un jeune homme blond, masque sur le visage, exprime son inquiétude : « Là s’ils viennent, on n’est pas beaucoup ». Plusieurs voix s’élèvent pour le rassurer, arguant que leur nombre devrait dissuader de potentiels agresseurs. « Ce sera une autre histoire si c’est la Cocarde qui vient », pointe cependant une étudiante.
Inquiet de la possibilité d’une autre agression mais toujours déterminé à exprimer son soutien aux lycéens, le groupe décide de voter. L’une des options envisagées est de quitter temporairement les lieux, laissant les barricades derrière eux pour revenir plus tard dans la matinée. En espérant que l’UNI ou un autre groupe violent soit passé puis reparti sans trouver personne. « Ils auront l’air malins s’ils s’attaquent juste à des poubelles », s’amuse un participant. En attendant de revenir à Sciences Po, l’objectif serait de rejoindre le blocus de STAPS, où des étudiants moins nombreux ont demandé des renforts. Mais à 7h20, l’une des personnes mobilisées reçoit un message l’informant de la fermeture administrative du campus. Ils décident donc collectivement de rester sur place, malgré le danger. La modératrice précise à tous que « chacun est libre de partir s’il ne le sent pas, personne n’est attaché aux poubelles ».
À une cinquantaine de mètres du groupe, vers la rue Jeanne d’Arc, les quatre guetteurs volontaires confirment que « personne ne nous met la pression pour être là », et tous comprennent ou partagent les inquiétudes de leurs camarades. L’étudiant blessé, évoqué plus tôt, n’est d’ailleurs pas présent sur le blocus ce matin-là. « On est moins nombreux qu’au début », avoue Manon, présente lors de l’attaque de l’ESPOL.
« Ils profitent de la fatigue militante »
Non loin, d’autres jeunes abordent aussi l’enjeu de la mobilisation, expliquant que le mouvement doit désormais composer avec la peur provoquée chez les étudiants par les attaques, mais aussi avec la fatigue. Selon une étudiante de l’Université catholique de Lille, les syndicats d’extrême droite lillois jouent sur cet épuisement. « Ils profitent de la fatigue militante, ils ont attendu qu’on soit fatigués par les blocus, et qu’on soit moins nombreux pour mener leurs actions », critique-t-elle. À ses côtés, une manifestante de Sciences Po confirme, expliquant se lever à 5h depuis plusieurs jours tout en gérant ses rendus imposés par l’école ainsi qu’un job étudiant. Un courriel du directeur de l’Institut d’études politiques, que nous avons pu consulter, est venu accentuer le sentiment déjà prégnant de ne pas être soutenu par l’administration. Le 13 octobre, M. Étienne Peyrat a d’abord proposé « un temps d’échange », évoquant simplement un « incident intervenu ce matin » sans dénoncer ni les actes de l’UNI, ni la position politique radicale du groupe.
Un nouveau communiqué, rédigé conjointement par les deux écoles touchées, a été publié plus tard dans la matinée, condamnant cette fois « avec la plus grande fermeté ces attaques, qu’aucun désaccord ni aucune divergence de conviction ne saurait justifier ».
Le blocus s’est finalement déroulé sans incidents, à la grande satisfaction des militants. « C’est vrai qu’on a peur, mais ça ne se ressent pas dans nos décisions » conclut l’un d’eux. Dans le même état d’esprit, ils sont nombreux à déclarer vouloir continuer leurs actions dans les semaines à venir.