Quatre ans après la mort de Simon, 19 ans, survenue à l’issue d’une soirée d’intégration étudiante à Lille, le tribunal correctionnel a prononcé, ce mercredi 18 février, la relaxe des accusés. Une décision qui relance le débat sur la frontière entre tradition et responsabilité pénale, alors que le bizutage reste un rite controversé dans de nombreux établissements.
Le tribunal a suivi les réquisitions du parquet en estimant qu’aucune preuve ne permet d’établir l’existence d’un bizutage, au sens juridique du terme. Les magistrats ont considéré qu’il n’était pas démontré que Simon ait été contraint de boire, ni qu’il ait subi des actes humiliants lors de la soirée d’intégration organisée en juillet 2021 par trois étudiants de médecine.
Poursuivis pour bizutage et homicide involontaire, les trois étudiants et l’Université de Lille ont été relaxés, tout comme le chauffeur du poids lourd qui a percuté le jeune homme sur l’autoroute. Pour la famille, cette décision sonne comme une « impunité totale ». L’avocat de la famille estime que si « ce procès était une occasion sans précédent de faire évoluer les choses, il justifiera qu’elles restent les mêmes ». De son côté, la justice souligne une application stricte du droit : sans preuves, le délit de bizutage ne peut être retenu.
Une tradition ancienne, encadrée par la loi
Le bizutage, importé des universités américaines au XIXᵉ siècle, s’est imposé comme un rite d’intégration dans de nombreux établissements français. L’objectif affiché : créer du lien, forger une promotion, transmettre des codes et des usages collectifs.
Mais depuis la loi du 17 juin 1998, le cadre est clair. L’article 225−16−1 du Code pénal sanctionne le fait d’amener autrui, « contre son gré ou non », à subir des actes humiliants ou à consommer de l’alcool de manière excessive lors d’événements liés aux milieux scolaires, universitaires ou socio-éducatifs. Les peines peuvent atteindre six mois d’emprisonnement et 7 500 euros d’amende.
Pour autant, les chiffres montrent que, malgré l’interdiction, ces pratiques persistent. Une étude récente de l’Observatoire des violences sexuelles et sexistes dans l’enseignement supérieur, basée sur près de 4 000 témoignages d’étudiants entrant dans l’enseignement supérieur entre 2022 et 2024, estime qu’environ 11 % ont déclaré avoir été victimes de bizutage, un taux montant à près de 15 % en faculté de médecine.
Mais la loi insiste sur un point essentiel : le consentement apparent ne suffit pas à légitimer la pratique.
Entre intégration et intimidation
C’est précisément là que se situe la zone grise. Dans les discours étudiants, la soirée d’intégration est souvent présentée comme un moment fondateur : une occasion d’entrer dans le groupe, de ne pas rester isolé. Refuser d’y participer peut, pour certains, signifier la mise à l’écart dès les premières semaines.
Pour Martin, 22 ans, la frontière entre volonté de participer et obligation implicite est mince. D’abord en prépa, puis en école d’ingénieur, il se souvient des soirées organisées pour accueillir les nouveaux. « C’était toujours dans le respect. Si quelqu’un ne voulait pas le faire, il ne le faisait pas, et il n’était pas moins intégré dans la classe. »
Pour autant, la réalité était parfois plus subtile. « Certains avaient peur de ne pas être inclus dans le groupe s’ils ne participaient pas, donc ils se forçaient. », raconte-t-il.
Même avec les rappels de sécurité des organisateurs, ces soirées comportaient des risques. « Il y avait de l’alcool, donc forcément, des risques de suralcoolisation. Il pouvait aussi y avoir des blessures, car la résidence étudiante est sur plusieurs niveaux. Avec du recul, il y a des choses pas très bien qu’on a faites, mais sur le moment, personne ne s’en plaignait, et on en garde de bons souvenirs. »
Ces expériences montrent que, même lorsque le cadre légal est respecté, la pression collective peut pousser à accepter des situations inconfortables ou risquées, brouillant ainsi la ligne entre choix volontaire et contrainte sociale.
Alors si à Lille, la justice a relaxé les prévenus, la société continue de se questionner. Le bizutage revendique l’intégration ; la loi protège la dignité et la sécurité de chacun. Entre les deux, une frontière fragile demeure – celle qui sépare le rite consenti de la pression subie. Dans ce combat entre tradition et justice, la question reste entière : jusqu’où peut-on tolérer des pratiques et comportements qui, sous couvert d’intégration, mettent en péril ceux qu’elles prétendent accueillir ?