Laïcs, exilés, croyants : pourquoi ils cherchent tous refuge dans les lieux de culte

Face au fracas des armes et à l’anxiété d’un monde géo­po­li­tique en ébul­li­tion, les lieux de culte parisiens ne sont plus de simples espaces de liturgie. De la Grande Mosquée aux nefs silen­cieuses du centre-​ville, ils s’im­posent comme de véri­tables sanc­tuaires psy­cho­lo­giques et sociaux. Plongée dans ces îlots de paix où croyants, exilés de toutes natio­na­li­tés et citadins viennent chercher un abri, un bout de leur pays ou une trêve loin du chaos.

Paris vit à cent à l’heure. Les terrasses sont pleines, les bou­le­vards résonnent, et la capitale déploie au quotidien cette énergie bouillon­nante qui fait son identité. Mais entre le rythme effréné de la métropole et le flux inin­ter­rompu d’une actualité mondiale marquée par les conflits, le besoin de souffler se fait de plus en plus sentir.

Au milieu de cette effer­ves­cence urbaine, il suffit de pousser la lourde porte d’une église ou de traverser les jardins de la Grande Mosquée pour que le tumulte s’arrête net. Loin d’être réservés aux seuls fidèles, ces édifices offrent une paren­thèse immédiate de calme et de chaleur humaine. Ils s’im­posent aujourd’­hui comme des refuges inat­ten­dus, accueillant sur le même banc les citadins en quête de silence et les exilés venus chercher un peu de répit loin du chaos.

Un bout de patrie recréé grâce à la Grande Mosquée de Paris

Pour des milliers de personnes ayant fui la guerre, les dic­ta­tures ou la misère, l’arrivée dans la métropole pari­sienne est un choc frontal. Les laby­rinthes admi­nis­tra­tifs de la pré­fec­ture, la rudesse du climat et l’a­no­ny­mat glacial des grandes avenues nour­rissent un sentiment d’i­so­le­ment ver­ti­gi­neux. C’est ici que la Grande Mosquée de Paris, lové dans le Quartier Latin, joue un rôle d’a­mor­tis­seur social et émotionnel.

Au-​delà de l’im­po­sante salle de prière, les jardins andalous, le murmure des fontaines et l’odeur de jasmin agissent comme une bouée de sauvetage. Les zelliges colorés recons­ti­tuent une géo­gra­phie intime, un fragment de la patrie que la guerre a confisquée.

Sarah, musulmane, retrouve la sensation d’être chez soi à la Grande Mosquée de Paris. ©Léa Mosco

“Quand on rentre ici, on se sent bien, en sécurité, en paix avec soi-​même. Tout est fait pour se retrouver et se lier d’amitié avec des nouvelles personnes”, explique Sarah, exilée. « Ici, j’entends l’arabe parlé avec les mêmes accents que chez moi. Je retrouve l’odeur du cèdre, la chaleur d’une dis­cus­sion autour du thé. Les nouvelles du pays sont terribles, la guerre détruit tout là-​bas, mais dans cette cour, j’ai l’im­pres­sion que ma maison existe encore un peu. C’est mon seul vrai repère dans cette ville immense. »

Le silence de la pierre contre le vacarme

Mais ce besoin viscéral de sanc­tuaire a largement débordé les limites de la com­mu­nauté croyante ou exilée. L’une des tendances les plus frap­pantes à Paris est l’af­fluence d’un public laïc dans les nefs des grandes églises. Que cela soit à la Cathédrale de Saint-​Denis ou Notre-​Dame-​de-​Paris, ou sous les voûtes de Saint-​Sulpice, le contraste est sai­sis­sant. Des étudiants, des cadres de la Défense ou de simples passants épuisés par l’éco-​anxiété et le climat de tension inter­na­tio­nale viennent s’asseoir, de longues minutes, dans la pénombre des vitraux.

La basilique cathé­drale de Saint-​Denis est acces­sible gra­tui­te­ment au public. ©Léa Mosco

« Je suis pro­fon­dé­ment athée, je ne viens jamais pour la messe », explique Nathalie, 50 ans, « Mais avec la guerre aux portes de l’Europe, l’in­fla­tion, la tension per­ma­nente dans les rues de Paris, j’ai développé des crises d’an­goisse. Quand ça devient trop fort, je viens m’asseoir sur les bancs des cathé­drales. La tem­pé­ra­ture baisse, le silence est épais, presque palpable. Ce sont les seuls endroits de la capitale où l’on ne me demande rien : ni de consommer, ni de me justifier, ni de réagir à une énième catas­trophe géo­po­li­tique. Ce silence, c’est mon gilet de sauvetage. »

Nathalie, athée, se rend régu­liè­re­ment dans les lieux de cultes pour y trouver une forme de paix. ©Léa Mosco

Un creuset d’hu­ma­nité et de soli­da­rité active

Autour des mosquées et des paroisses de l’est et du nord parisiens, tout un éco­sys­tème de fra­ter­nité se déploie. Les cryptes et les salles annexes se trans­forment en centres de tri pour les vêtements, en cuisines soli­daires ou en per­ma­nences juri­diques. L’étudiant précaire de la Sorbonne y croise la famille afghane fraî­che­ment débarquée à la Gare de l’Est ou le retraité du 19e arron­dis­se­ment souffrant de solitude. Dans ces espaces, la neu­tra­lité du lieu sacré abolit les fron­tières sociales.

Notre-​Dame-​de-​Paris fait partie des lieux impor­tants pour les nombreux croyants de Paris. ©Léa Mosco

« Ce qui se passe dans nos sous-​sols est aussi sacré que ce qui se passe près de l’autel », affirme le Père Jean-​Baptiste, curé d’une paroisse du 18e arron­dis­se­ment, très active dans l’accueil des migrants. « Nous voyons arriver des gens brisés par des conflits dont on entend parler aux journaux télévisés de 20 heures. Des Ukrainiens, des Soudanais, des Syriens. Face à la dureté de la rue pari­sienne, nos portes doivent rester ouvertes. Ce lieu de culte est une zone franche. Peu importe votre passeport ou votre religion, ici vous avez droit à la dignité, à un repas chaud et à un sourire. Si l’Église et les lieux de cultes en général ne servent pas de bouclier contre la barbarie du monde, elles ne servent à rien. »

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