Le 8 mars, faut-​il encore offrir des fleurs ?

Devant les étals jaunes de mimosa, les clients se pressent ce dimanche 8 mars. Offrir un bouquet pour la Journée inter­na­tio­nale des droits des femmes est devenu un geste presque auto­ma­tique. Pourtant, derrière la douceur du symbole, des mili­tantes rap­pellent que cette journée n’est pas une fête, mais un combat.

Il est à peine 10 heures et déjà les tiges jaunes se font rares. Dans cette petite boutique de Tourcoing, les brassées de mimosa qui formaient encore hier une forêt dorée ont fondu comme neige au soleil. Quelques branches seulement restent dans un seau métal­lique posé au sol. Le fleuriste sourit, un peu essoufflé. « Depuis ce matin, ça n’arrête pas. Les gens veulent surtout du mimosa. Comme chaque année pour le 8 mars. »

Les tiges craquent sous le sécateur, le papier kraft bruisse, la caisse tinte. La Journée inter­na­tio­nale des droits des femmes est devenue une date impor­tante du calen­drier com­mer­cial. Des pères venus chercher des fleurs pour leurs filles, des conjoints pressés avant le déjeuner dominical, des enfants envoyés par leurs parents… Tous passent acheter un bouquet « pour les femmes de leurs vies ».

« C’est pour célébrer les femmes de ma famille »

Un homme pousse la porte vitrée et balaie la boutique du regard, comme s’il craignait d’arriver trop tard. Il hésite un instant devant les bouquets restants, puis désigne des petits arran­ge­ments de tulipes déjà ficelés. « C’est pour ma femme et mes filles. Et aussi pour ma mère. Je trouve ça important de célébrer les femmes de sa famille. » Une manière, dit-​il, de « marquer le coup ». Dans la file d’attente, personne ne semble trouver cela étrange. Pourtant, pour de nom­breuses mili­tantes fémi­nistes, cette tradition pose question : elle tra­dui­rait un mal­en­tendu plus profond sur la nature même du 8 mars.

« Ce n’est pas une fête, c’est une lutte »

Les col­lec­tifs le rap­pellent chaque année : la Journée inter­na­tio­nale des droits des femmes n’est pas censée être une fête. « C’est une journée de mobi­li­sa­tion pour les droits, pas une journée où l’on célèbre les femmes comme on offrirait des fleurs à la fête des mères », explique Magdalena, militante d’Osez le Féminisme ! Le 8 mars trouve ses origines au début du XXᵉ siècle, dans les rangs des mou­ve­ments ouvriers et socia­listes. À l’époque, les mani­fes­tantes réclament le droit de vote, de meilleures condi­tions de travail, l’égalité politique. Rien qui ressemble à une célé­bra­tion douce et parfumée.

C’est ce glis­se­ment sym­bo­lique que certaines dénoncent mili­tantes aujourd’hui. « Offrir des fleurs, ça paraît gentil, évi­dem­ment », reconnaît une bénévole du collectif Nous Toutes ren­con­trée lors d’un ras­sem­ble­ment. « Mais ça trans­forme une journée politique en fête un peu déco­ra­tive. » Sur les pancartes brandies dans les mani­fes­ta­tions et sur les réseaux sociaux, un slogan revient régu­liè­re­ment : « On ne veut pas des fleurs, on veut des droits. »

Le malaise du « féminisme marketing »

Au-​delà du symbole, les asso­cia­tions dénoncent aussi ce qu’elles appellent parfois le « féminisme washing ». Chaque année, certaines entre­prises se parent d’un vernis militant : campagnes publi­ci­taires célébrant « les femmes », pro­mo­tions spéciales, dis­tri­bu­tions de roses dans les bureaux… Des gestes qui se veulent bien­veillants, mais qui peuvent laisser un goût amer à celles qui les reçoivent. « Dans mon entre­prise, on nous offre habi­tuel­le­ment des fleurs le 8 mars », raconte Camille, 29 ans, consul­tante. « Mais les femmes gagnent toujours moins que les hommes au même poste. Donc forcément, ça sonne un peu creux. »

Pour les mili­tantes, ces atten­tions sym­bo­liques risquent de masquer les questions plus déran­geantes : les écarts de salaire per­sis­tants, le sexisme ordinaire, les violences faites aux femmes. « C’est plus facile d’acheter un bouquet que de remettre en question certaines struc­tures », résume Lola, bénévole de Nous Toutes.

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