Apprendre à voir autrement, Arthur Aumoite, malvoyant mais clairvoyant

À mesure que sa vision diminuait, Arthur Aumoite, 32 ans, a dû réin­ven­ter son quotidien, ses repères et sa manière de vivre. Aujourd’hui, à l’hôpital des quinze-​vingts à Paris, il accom­pagne ceux qui tra­versent à leur tour cette bascule avec une idée en tête, la perte de la vue n’est pas une fin, mais le début d’autre chose.

Il n’y a pas toujours de jours précis où tout bascule. Pas forcément de moment où l’on « devient » aveugle. Pour Arthur Aumoite, la perte de la vue s’est d’ailleurs installée pro­gres­si­ve­ment. Sa vie prend un tournant à 12 ans, pendant un camp d’été aux États-​Unis. « J’avais l’impression de moins bien voir, mais c’était irré­gu­lier. » Les premiers examens ne donnent rien de clair. Puis des tests confirment une maladie dégé­né­ra­tive de la rétine, sa vision va décliner. Un dixième en moins chaque année. Suffisamment lent pour entre­te­nir le doute, suf­fi­sam­ment rapide pour imposer un compte à rebours. Adolescent, Arthur avance avec cette échéance en tête. Longtemps, il choisit le silence et le déni. « Moins j’en parlais, mieux je me portais. » Il a longtemps eu peur de montrer cette dif­fé­rence et de sortir de la « norme ». Alors il se tait et apprend à vivre avec cette pression. « Je savais que c’était dégé­né­ra­tif. Ça crée une forme d’urgence que les autres n’ont pas. » Lorsqu’il obtient son premier chien guide, tout change. « Ça a été un vrai déclic c’est moins stig­ma­ti­sant que la canne et plus accep­table socia­le­ment. Pour la première fois mon handicap était vraiment visible des autres et cela m’a permis de l’assumer ». Son parcours bas cule ensuite en 2018. Refusé à l’entrée d’un magasin à cause de son chien, il filme la scène. La vidéo circule largement. Des asso­cia­tions le contactent, des oppor­tu­ni­tés s’ouvrent. Arthur prend la parole. « Ça m’a fait passer d’une position de personne qui subit à quelqu’un qui agit. »

On a l’ex­per­tise du vécu

Il s’engage d’abord au ministère des Solidarités et de la Santé puis au sein du Conseil national consul­ta­tif des per sonnes han­di­ca­pées afin de faire pro­gres­ser la repré­sen­ta­tion des Handicaps en France. Aujourd’hui, il travaille à l’Hôpital des Quinze-​Vingts à Paris. Arthur n’est ni médecin, ni thé­ra­peute. Il est « patient par­te­naire ». Son rôle, accom­pa­gner celles et ceux qui, comme lui, perdent la vue. « Qui de mieux qu’une personne concernée pour expliquer et conseiller ? » Face aux patients, il ne prescrit pas, il écoute. Il partage Arthur Aumoite, un exemple de rési­lience. des solutions, des manières de faire autrement inspirées de son vécu : « Il y a une dif­fé­rence entre guider et accom­pa­gner, entre prescrire et conseiller. Moi, je suis là pour suivre la personne dans ce qu’elle veut. » L’une de ses missions : leur apprendre à faire autrement, sans y voir un échec. « Ce n’est pas parce qu’on fait dif­fé­rem­ment qu’on fait moins bien. Vouloir à tout prix rester dans une normalité, ce n’est pas toujours une bonne idée. » Les dis­cus­sions dépassent bien souvent la question de la vision. Elles touchent à l’autonomie, au travail, à l’image de soi. Par fois à des sujets plus intimes, rarement abordés ailleurs. « Beaucoup redoutent l’isolement, la perte de leur rôle social, ils se pro­jettent surtout dans cequ’ils ne pourront plus faire. »

Arthur Aumoite, un exemple de rési­lience. © A.Aumoite

On perd la vue pas la vie

Avec le temps, lui-​même a changé de mentalité. « Maintenant, je regarde ce que j’ai réussi. » Ce qu’il transmet aujourd’hui tient en une phrase : « Quand on perd la vue, on ne perd pas la vie. » Il voit chez les patients des tra­jec­toires qui se redes­sinent, rien de simple mais un motif d’espoir en per­ma­nence. « Mes patients me disent souvent j’aime le beau, comment je vais faire main­te­nant ? Je leur répond que le beau n’est pas seulement visuel et peut se retrouver dans tant d’autres choses ». Avant de rac­cro­cher, on lui demande ce qu’il dirait à celui qu’il était à 12 ans. Il marque une pause et répond la voix trem­blante : « J’aimerais qu’il voit la personne que je suis devenu aujourd’hui, lui qui n’avait que des pensées négatives ». Les larmes arrivent lorsqu’il ajoute : « Je lui dirais que ça va aller, qu’il existe un chemin, même quand tout semble sombre. »

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