Avec Shein, l’ultra fast-​fashion devient événement à Roubaix

Plus de 6 000 visiteurs dès le premier jour, et une affluence qui ne faiblit pas depuis. À Roubaix, la boutique éphémère de Shein attire les foules au sein de l’Espace Grand’Rue. Un succès massif qui révèle les tensions d’une consom­ma­tion contem­po­raine tiraillée.

Aujourd’hui encore, il y a du monde. Une foule dense se déverse dans les allées du centre com­mer­cial Espace Grand’Rue. Samedi, pour l’ouverture, plus de 6 000 personnes ont franchi les portes de la boutique éphémère Shein. Depuis, le flux ne se tarit pas. À l’intérieur, une enceinte diffuse une musique d’ambiance. Sur les murs, des panneaux sobres. Et partout, des portants, des piles de vêtements, des feuilles affichant les prix – de 5 à 20 euros. 

Acheter vite, acheter beaucoup

Devant un portant de jupes à 10 euros, Mina hésite à peine. Elle en attrape deux, puis une troisième, qu’elle plie som­mai­re­ment. Étudiante, elle compte. « Là, c’est difficile de faire moins cher. » Un peu plus loin, Sonia remplit aussi son cabas. « Mon ado change de goût trop fré­quem­ment. On n’a pas forcément besoin d’une qualité qui dure. » La mère de famille de 38 ans pri­vi­lé­gie alors la quantité. « Je peux acheter plusieurs vêtements pour le prix d’un seul ailleurs. »

Le blazer marron en simi­li­cuir qu’elle tient, certes tendance, est fait à 100 % en polyester. Au tarif de 15 euros, difficile de s’attendre à une qualité plus satis­fai­sante. Cela n’aura pas empêché Lydie, qui patiente à la caisse, de craquer pour trois pulls colorés. Elle sourit en regardant ses achats : « Trouver des grandes tailles dans les magasins clas­siques, c’est un enfer. Au moins ils sont inclusifs ici ! » En tout, elle en aura pour 45 euros.

Choisir vite, accumuler, passer en caisse. © Inès Laïb

Sur fond de polémiques

Camille fait tourner un cintre entre ses doigts. Elle sait. Elle parle de produits interdits, de pollution, de condi­tions de travail indignes. Puis elle repose le vêtement… avant d’en attraper un autre. « Les prix sont tellement attrac­tifs. » À ses côtés, Paule, 57 ans, acquiesce, le ton plus ferme. Elle refuse que les critiques pèsent uni­que­ment sur les consom­ma­teurs : « Au lieu de s’en prendre à ceux qui font comme ils peuvent, il faut pointer le système. »

Devant l’enseigne, Chloé, traverse la galerie pendant sa pause déjeuner. Elle observe, un peu en retrait. « C’est de la sur­con­som­ma­tion », tranche-​t-​elle. « Je comprends qu’on succombe pour pas cher quand on n’a pas les moyens… mais je conseille­rais à ces gens d’acheter plutôt en friperie, par exemple. C’est important de se res­pon­sa­bi­li­ser. »

« Au lieu de s’en prendre à ceux qui font comme ils peuvent, il faut pointer le système. »

Paule, 57 ans.

Une affluence qui déborde

Dans la galerie, l’engouement déborde hors du magasin, se prolonge dans les couloirs et irrigue les boutiques voisines. « Certaines personnes entrent aussi chez nous après être passées chez Shein », observe Nathalie, derrière son comptoir. Mais elle parle surtout d’un modèle incom­pa­rable. « Déjà que nos boutiques perdent de l’élan avec internet, si ces marques com­mencent à prendre place en physique on est foutus. »

La polémique a d’ailleurs touché une enseigne régionale : en septembre 2025, Pimkie a annoncé un par­te­na­riat avec la pla­te­forme chinoise pour vendre des col­lec­tions en ligne, une décision qui a provoqué de vives réactions et son exclusion de l’Alliance du commerce.

Roubaix, miroir de son époque

Aujourd’hui, la France est, après les États-​Unis, le deuxième marché d’exportation de Shein. Les consom­ma­teurs cri­tiquent les magasins français, jugés trop chers et peu variés. Dans cette ville de Roubaix, longtemps marquée par son industrie textile, Jean-​Pierre s’arrête un instant au bord des allées. Il regarde les portants, les piles, les sacs. Son père était tisserand. « Ça montre à quel point tout a changé : avant on pro­dui­sait ici, main­te­nant on consomme ce qui vient de l’autre bout du monde. »

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