Depuis le déclenchement, le 28 février 2026, de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, l’équilibre stratégique mondial est profondément ébranlé. En Asie, une question s’impose : ce nouveau front pourrait-il détourner Washington de Taïwan et offrir à la Chine une occasion d’agir ? Une interrogation que permet d’éclairer l’analyse de Marc Julienne, directeur du Centre Asie de l’Ifri.
L’ouverture d’un nouveau théâtre de guerre au Moyen-Orient rebat les cartes de la puissance américaine. Engagés militairement contre l’Iran aux côtés d’Israël, les États-Unis doivent désormais répartir leurs moyens entre plusieurs crises simultanées. En Asie, cette situation alimente les inquiétudes : un engagement prolongé au Moyen-Orient pourrait affaiblir, au moins temporairement, la capacité de Washington à se projeter en Indo-Pacifique.
Cette hypothèse nourrit un débat stratégique : la Chine pourrait-elle profiter de ce moment de tension globale pour intensifier ses actions contre Taïwan, voire franchir un seuil décisif ?

À Pékin, un calcul stratégique inchangé
Interrogé en janvier, avant même l’éclatement du conflit, Marc Julienne posait déjà les termes du dilemme chinois. Selon lui, la réflexion de Pékin repose sur deux variables essentielles : « savoir si la Chine a aujourd’hui les moyens d’attaquer Taïwan, et quelle serait la réaction américaine ». Or, sur ces deux points, « le calcul à Pékin n’a pas vraiment changé ».
D’un côté, les capacités militaires chinoises continuent de susciter des interrogations. Comme le rappelle le chercheur, « l’armée chinoise n’a pas combattu depuis 1979 », ce qui alimente des doutes sur sa capacité à mener une opération aussi complexe qu’une invasion amphibie de Taïwan.
Une armée qui se prépare à l’éventualité du conflit
Pour autant, Pékin n’est pas dans l’attentisme. Depuis plusieurs années, la Chine multiplie les exercices militaires autour de l’île, notamment des simulations d’encerclement de grande ampleur. Loin d’être de simples démonstrations de force, ces manœuvres doivent être prises au sérieux. Marc Julienne insiste : « ce sont de véritables exercices », rappelant qu’« une armée qui n’a pas combattu doit s’entraîner, être capable d’interopérer ».
Derrière ces démonstrations, il y a donc une logique de préparation. « Il ne faut pas sous-estimer le fait que ce n’est pas simplement de la gesticulation », explique-t-il, mais bien le signe que « la Chine se prépare à une éventuelle opération future ». Ces exercices ont également un effet concret sur Taïwan, en imposant une pression constante sur ses forces armées. À force d’alertes répétées, « cela fatigue les équipements, coûte cher et use les matériels très vite », souligne-t-il.
L’inconnue américaine au cœur du raisonnement
L’autre variable centrale reste la position des États-Unis. Depuis des décennies, Washington entretient une ambiguïté stratégique sur la défense de Taïwan, laissant planer le doute sur la nature de son engagement. Une incertitude que la présidence de Donald Trump n’a pas dissipée, bien au contraire. Marc Julienne note ainsi que « l’on aurait pu penser à un Trump isolationniste, dealmaker, prêt même à vendre Taïwan », mais observe dans le même temps un président capable d’initiatives militaires fortes. Les frappes contre l’Iran, lancées fin février, en offrent une illustration. Dès lors, la décision américaine apparaît moins idéologique que contingente, relevant parfois « d’une question d’intérêt national, voire personnelle ».
Pour Washington, Taïwan conserve en effet une importance stratégique majeure. L’île est essentielle dans la production mondiale de semi-conducteurs, mais aussi dans l’architecture de sécurité régionale. Comme le rappelle le chercheur, elle s’inscrit dans une chaîne d’îles qui constitue « un dispositif de sécurité américain en Asie de l’Est ». Sa perte aurait des conséquences considérables : « si la Chine récupère Taïwan, l’ensemble de ce dispositif s’effondre ».
Une stratégie de pression tous azimuts
En attendant, la Chine privilégie une approche graduelle, combinant différents leviers de pression. Sur le plan diplomatique, elle s’efforce de réduire l’espace international de Taïwan. « La Chine fait tout son possible pour limiter l’exposition internationale de son voisin », explique Marc Julienne, notamment en cherchant à convaincre les rares États qui reconnaissent encore Taipei de rompre leurs relations. Une stratégie qui porte ses fruits, puisque l’île a perdu plusieurs alliés ces dernières années.
Sur le plan économique, Pékin dispose également de moyens de coercition ciblés. « Elle peut jouer sur les visas pour réduire le nombre de touristes chinois » ou encore « limiter certaines importations », comme des produits agricoles, afin de peser sur l’économie taïwanaise.
Enfin, la dimension informationnelle est devenue centrale. La Chine mène des campagnes de désinformation, des cyberattaques et des opérations d’influence destinées à « appuyer sur les clivages au sein de la société taïwanaise » et à « créer une polarisation très forte », notamment sur les questions identitaires et politiques.
Plutôt qu’une action brutale, Pékin semble donc privilégier une stratégie d’usure, combinant pression militaire, économique et informationnelle. Une approche progressive, qui vise à affaiblir Taïwan sans déclencher une guerre ouverte.