Ils sont près de 300 à faire cortège au départ de la Grand’Place ce samedi 28 mars à Lille, et pour cause, le 1er avril prochain, marquera la fin de la trève hivernale et condamnera de nombreuses personnes précaires à devoir se reloger, sous peine de dormir à la rue.
Au coeur de la foule, ce sont l’inquiétude et la colère des manifestants qui dominent. Si certains viennent en solidarité avec les mal-logés, d’autres sont directement touchés par la situation et protestent contre l’insalubrité de leurs conditions de vie. Rencontre avec les manifestants.
« La rue n’est pas un toit »
Dans la métropole lilloise, près de 3 000 personnes dorment dehors. C’est le cas de Jibon : sans logement, il passe ses nuits dans un camp de fortune avec d’autres mineurs isolés, à Bois-Blancs. Âgé d’à peine 16 ans, il a quitté seul le Bangladesh dans l’espoir d’un quotidien meilleur, rêvant d’un accès à l’éducation et de plus de facilité pour se nourrir. Mais ses rêves ont vite été rattrapés par une réalité amère, et des difficultés à trouver un toit : « En hiver, il fait très froid, c’est encore pire lorsqu’il pleut », confie-t-il. « C’est vraiment insalubre, les tentes sont très sales. »

Sur leurs pancartes, lui et d’autres mineurs du camp ont inscrit leur colère : « La rue tue », peut-on lire sur celle de Saju, jeune Bengali de 15 ans. « Qui va nous aider ? », affiche fièrement Nahid, arrivé en France il y a un an. Tous ont des histoires différentes, mais leurs revendications sont les mêmes : « Je veux aller à l’école », explique Jibon. « Il faut aussi qu’on apprenne le français », ajoute Nahid, « et bien sûr qu’on soit logés dignement. », conclut t‑il.
Dans la foule, d’autres mineurs vivent des situations similaires. C’est le cas d’Ibrahim, arrivé de Guinée-Conakry en 2025, il va être expulsé de la paroisse dans laquelle il réside.« Dans deux semaines, je vais devoir trouver autre chose, c’est difficile », glisse le jeune homme de 16 ans, la voix grave. Arrivé seul en France, il est aidé par l’association Utopia 56 dont il porte fièrement le drapeau : « Si je manifeste, c’est pour demander un logement et aussi un accès à l’école. »
« Je me suis rendu compte des inégalités »
« Non, non, non aux expulsions ! » Avant son stage à l’Atelier populaire d’urbanisme du Vieux-Lille, Flora ignorait tout de la crise du logement. Quelques mois plus tard, son regard a changé. À 19 ans, la jeune femme dit avoir pris conscience de l’ampleur des inégalités après plusieurs visites à domicile.

« J’ai assisté à des visites et je me suis rendu compte que, même dans une ville comme Lille, beaucoup de personnes vivent dans des conditions insalubres », confie la stagiaire. L’Atelier populaire d’urbanisme du Vieux-Lille (APU), où elle est engagée, fait partie des associations mobilisées pour l’événement. Ses membres s’opposent notamment à la reprise des expulsions prévue le 1er avril.
« On respirait la poussière toute la journée »
Zaïda n’a que 16 ans, mais elle a déjà connu des conditions de vie difficiles. Issue de la communauté des gens du voyage, elle et sa famille ont récemment été relogées à Ronchin, après des semaines passées dans un environnement qu’elle décrit comme invivable.« On habitait entre une usine et un champ… il y avait du bruit tout le temps », raconte-t-elle, encore marquée.

À ses côtés, sa cousine Nathalia, 15 ans, peine à oublier. La poussière, omniprésente, s’infiltrait partout. « On respirait ça toute la journée », souffle-t-elle. Dans la famille, les crises d’asthme se sont multipliées. « L’un d’entre eux en est même mort », ajoute-t-elle, la voix serrée. Aujourd’hui, les deux adolescentes vivent à Hellemmes. Un nouveau départ, mais pas un oubli. Si elles sont venues manifester, c’est pour ceux qui restent. « On veut soutenir tout le monde », insiste Zahia. « Tout le monde a droit à un habitat adapté ».
« On doit constitutionnaliser le droit au logement »
« Qu’est-ce qu’on veut ? Des logements ! » Au cœur du cortège, Daison scande les slogans avec énergie.« Des gens vont être mis dehors, ça me révolte », lance-t-il. « Tout le monde doit avoir le droit de vivre en sécurité. » Pour y parvenir, cet étudiant en Histoire avance plusieurs pistes : « On doit utiliser les logements vides et surtout constitutionnaliser le droit au logement. »

La crise du logement frappe de plein fouet la métropole lilloise. À la fin de l’hiver, au moins 80 mineurs non accompagnés risquent de se retrouver à la rue. Dans le même temps, le nombre de personnes sans domicile fixe augmente, tandis que les prix des loyers ne cessent de grimper. À Lille, le loyer médian dans le parc privé atteignait 14,1 €/m² en 2024, soit une hausse de 1,7 % en un an.