Journalisme de demain : « L’IA va faire de la casse »

Au CFJ de Paris, les étudiants s’inquiètent. L’intelligence arti­fi­cielle, la concen­tra­tion des médias entre quelques mains et la montée de partis poli­tiques qui mettent en péril la liberté d’expression sont autant d’ombres qui gran­dissent sur leur avenir.

Le Centre de Formation des Journalistes (CFJ) est une ins­ti­tu­tion. De ses rangs sont sortis David Pujadas, Fabien Roussel ou le réa­li­sa­teur Gilles de Maistre. Mais aujourd’hui, dans les couloirs de l’école de la rue du Faubourg Saint-​Antoine, l’heure n’est plus seulement à l’apprentissage du « lead » ou du montage. Entre l’irruption de l’IA, la mainmise des mil­liar­daires sur les rédac­tions et une liberté d’expression menacée par les bas cules poli­tiques, les étudiants oscillent entre résis­tance et réinvention.

L’intelligence arti­fi­cielle, la « Fast Fashion » de l’info ?

Pour Thierry Hornet, jour­na­liste et chargé de mission péda­go­gique au CFJ, le constat est sans appel : « L’IA va faire de la casse ». Le travail de « bâtonnage » de dépêches, le secré­ta­riat de rédaction (SR) et les brèves sont déjà dans le viseur des algo­rithmes. « C’est le sujet-​verbe-​complément, ça, elles savent faire ». Face à cette menace, les étudiants comme Camille Pagenaud, 21 ans, dénoncent un discours parfois décon­necté des inter­ve­nants : « Ils disent que ça fait gagner du temps sans supprimer de postes… mais si, c’est évident ». L’inquiétude majeure ? La création d’une « bouillie infor­ma­tion­nelle » où le vrai et le faux se confondent. Pourtant, une ligne de défense se dessine : la qualité. Rose Chabani, étudiante, ne tremble pas pour l’enquête de fond : « L’IA ne pourra pas faire de terrain ». Le jour­na­lisme de demain pourrait res­sem­bler au marché du luxe : une info « entrée de gamme » produite par IA, et une infor­ma­tion humaine, chère, mais riche en intuition et en vécu.

Les puissants possèdent les médias, les jeunes cherchent l’issue

La concen­tra­tion des médias aux mains de grands indus­triels, comme Vincent Bolloré, pèse sur les consciences. Louisa Dargrand s’inquiète de ce jour­na­lisme de « plateau » où les édi­to­ria­listes rem­placent les experts, faute de budget pour envoyer des reporters sur le terrain. Pour cette géné­ra­tion, le choix du premier employeur devient un enjeu idéo­lo­gique, voire un risque de carrière. « Travailler dans certains médias peut ensuite bloquer des oppor­tu­ni­tés et nous limiter sur nos futurs choix et je trouve ça regret­table », glisse Gabrielle Cartellier. Elle pointe du doigt la dérive de titres his­to­riques comme Le Figaro, où la solidité de l’info lui semble parfois sacrifiée sur l’autel de l’idéologie. La précarité, elle, reste l’ombre portée sur leur futur diplôme : les salaires ne grimpent pas, surtout en presse écrite.

Louisa Dargrand, étudiante de 20 ans, en master 1 au CFJ. ©Noémie Bouillé

Une politique incer­taine : informer ou résister ?

La montée des extrêmes et la menace sur la liberté d’expression modifient la per­cep­tion du métier. Gabrielle Cartellier n’hésite pas à utiliser un mot fort : « On pourrait même devenir du jour­na­lisme de résis­tance si Marine [Le Pen] passe ». Il y a cette peur que les faits soient balayés par le récit politique, que les lignes de gauche ne soient plus perçues comme « attachées au réel ». Pour ces futurs jour­na­listes, le service public reste le rempart ultime, un métier d’utilité sociale où l’on doit « vérifier et donner une info certifiée », comme le rappelle Hugo Scalabre. Malgré ce tableau sombre, l’énergie est là. Elle ne se trouve pas forcément dans la « télé d’hier » – Camille critique cette « voix télé » formatée qu’on lui enseigne encore – mais dans les nouveaux formats :

- La mul­ti­fonc­tion­na­lité : pour Hugo, le jour­na­liste de demain sera un « couteau-​suisse », capable de passer du web à la radio.

- La créa­ti­vité web : c’est le grand réveil. La vidéo web per met une liberté de ton et une « pâte per­son­nelle » que les codes rigides de la télé­vi­sion interdisent.

- Le retour aux sources : Antonin Audion, malgré un regard critique sur les médias actuels, voit dans YouTube et les réseaux sociaux des espaces de liberté.

Le salut viendra de ce que l’IA ne pourra jamais copier : l’humain. « Une fermeture d’usine, c’est un ressenti, un feeling », conclut Thierry Hornet. Pour la relève du CFJ, être jour­na­liste en 2026, c’est être plus créatif, plus mobile, et surtout, plus proche des gens que ne le sera jamais un algorithme.

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