Lille, théâtre sym­bo­lique de la gauche jospiniste

Lionel Jospin n’a jamais été élu dans la métropole lilloise, mais la ville de Lille est l’un des lieux sym­bo­liques de son rapport à la gauche urbaine, au Nord indus­triel et à la « gauche plurielle ». Dans l’actualité marquée par sa dis­pa­ri­tion à 88 ans, Lille resurgit comme un décor politique emblé­ma­tique de son iti­né­raire, de ses succès et de ses fractures.

Lille, dirigée tour à tour par Pierre Mauroy puis par Martine Aubry, demeure un bastion his­to­rique du Parti socia­liste et de la gauche gou­ver­ne­men­tale. Dans les années 1980‑1990, la ville incarne à la fois une recon­ver­sion indus­trielle avancée, une forte présence uni­ver­si­taire et des quartiers popu­laires marqués par la précarité, ce qui en fait un terrain d’expérimentation de la politique sociale de Lionel Jospin. En tant que Premier ministre (1997‑2002), il y voit un lieu où mettre en œuvre cohésion sociale, emploi, réduction du temps de travail et services publics de proximité.

Le meeting de 2002 : un moment fondateur

Le lien le plus fort et le plus média­tique entre Jospin et Lille se situe le 28 février 2002, lors de son premier grand meeting de campagne pré­si­den­tielle, organisé sous un vaste chapiteau à Lille. Ce ras­sem­ble­ment, qui rassemble entre 10 000 et 12 000 personnes, est conçu comme un choc de mobi­li­sa­tion : la gauche doit rompre avec une campagne jugée trop timide et montrer sa vitalité face à Jacques Chirac et à la droite. Jospin, alors Premier ministre candidat du Premier tour, s’engage dans un exercice de « bain de foule » : il traverse la salle, salue les militants, se penche vers les spec­ta­teurs, multiplie les échanges directs. Il choisit un ton offensif, dénonce la passivité supposée du gou­ver­ne­ment sortant et invite son public à « croire encore » en la pos­si­bi­lité de gagner. Le Monde de l’époque note qu’il trouve dans ce meeting lillois « des raisons de croire encore » à la victoire, tant la foule est dense, enthou­siaste et portée par une espérance col­lec­tive. Ce moment est souvent rappelé aujourd’hui comme l’un des pics de la relation politique entre Jospin et la ville : Lille devient ici le symbole d’une gauche mobilisée, urbaine et combative.

Lille, labo­ra­toire de la politique de l’emploi

Derrière le meeting se dessine un lien plus ins­ti­tu­tion­nel et pro­gram­ma­tique. Dans un discours prononcé à Lille et consacré à la ville et à la région, Jospin insiste sur la politique de l’emploi, la recon­ver­sion des ter­ri­toires indus­triels et l’aménagement du ter­ri­toire. Il y défend l’idée qu’une grande ville euro­péenne ne peut se déve­lop­per si elle ne résout pas ses fractures sociales internes : logement, éducation, accès au travail, services publics. À cette époque, le gou­ver­ne­ment Jospin développe notamment les « emplois‑jeunes », un dis­po­si­tif qui vise à financer des contrats dans les secteurs sociaux, asso­cia­tifs et culturels. Lille, avec ses asso­cia­tions de quartier, son secteur social et ses col­lec­ti­vi­tés locales, devient un terrain d’application de ces poli­tiques. Dans les discours tenus à la ville, Jospin met en avant la nécessité de combattre les formes de pauvreté urbaine tout en soutenant la com­pé­ti­ti­vité régionale, ce qui renforce la lecture de Lille comme une « vitrine » de son projet de « gauche plurielle ».

Martine Aubry : le trait d’union politique

« C’était quelqu’un d’une rigueur morale absolue », a réagi l’an­cienne maire de Lille Martine Aubry, sur France Inter ©Nicolas Richoffer

Un autre fil constant entre Jospin et Lille passe par Martine Aubry. Secrétaire générale de la Ville de Lille sous Pierre Mauroy, puis ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion dans le gou­ver­ne­ment Jospin, elle est l’une des co‑architectes de deux réformes majeures : la géné­ra­li­sa­tion des contrats d’insertion et, surtout, la mise en place des 35 heures. Ces réformes s’inscrivent au cœur de la politique jos­pi­niste de réduction du temps de travail et de création d’emplois. En 2000, Martine Aubry choisit de quitter le gou­ver­ne­ment pour se consacrer plei­ne­ment à Lille et aux élections muni­ci­pales, où elle devient maire de la ville jusqu’en 2020. Elle prolonge ainsi loca­le­ment le projet social du jos­pi­nisme : déve­lop­pe­ment de l’emploi local, soutien aux services publics, poli­tiques de la ville et de l’enfance. Le lien politique entre Jospin et Lille passe donc par cette figure : ils ont porté ensemble des réformes natio­nales puis, par le biais de la gestion lilloise, donné une conti­nuité politique à ces choix. Elle a d’ailleurs réagi à la mort de l’ancien Premier ministre affirmant « avoir l’im­pres­sion d’avoir perdu un membre de sa famille. »

Aujourd’hui, la mémoire de Lionel Jospin reste étroi­te­ment liée à Lille, évoquée comme un lieu clé de sa relation à la gauche urbaine. Entre le meeting de 2002, la proximité avec Martine Aubry et l’expérimentation de poli­tiques sociales à l’échelle locale, la ville incarne à la fois un moment de mobi­li­sa­tion et un pro­lon­ge­ment de son projet de gouvernement.

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