Durant ces deux dernières semaines, les élections municipales de 2026 ont rythmé la vie politique française, révélant toute l’intensité et la complexité de l’entre-deux-tours. Plusieurs candidats ont choisi de fusionner leurs listes ou de nouer des alliances afin de consolider leur position et préserver une certaine influence, comme à Lille. Ancrées dans une tradition bien établie, ces pratiques n’en restent pas moins questionnées. Étienne Peyrat, directeur de Sciences Po Lille, en livre son analyse.
Les alliances de second tour entre partis relèvent-elles d’un pragmatisme électoral assumé ou traduisent-elles une forme de renoncement idéologique ?
Étienne Peyrat – Cette question vient éclairer la raison pour laquelle les cursus de science politique accordent une importance forte à l’analyse des modes de scrutin. Il s’agit en effet de rappeler au public en général que le choix des modes de scrutin est un déterminant majeur des processus démocratiques et n’est pas neutre. En l’occurrence, les acteurs politiques anticipent évidemment dans leurs stratégies l’existence de plusieurs tours. Il est difficile de généraliser l’explication des alliances, car elles dépendent fortement des contextes précis, mais on peut effectivement considérer que certaines alliances sont guidées par une forme de « cynisme » (éviter la défaite à tout prix), lorsque les points communs idéologiques sont minimes. Autrement, on observe aussi historiquement des alliances « attendues » de deuxième tour, qui font partie de l’imaginaire culturel comme la droite et centre, le PS et Verts…
Le front commun contre une liste donnée est-il un mécanisme sain du jeu démocratique ou une pratique qui en altère la lisibilité pour les électeurs ?
É.P – On peut effectivement s’interroger sur l’impact sur la démocratie de logiques d’alliances qui seraient plus fondées sur l’opposition à X ou Y que sur la volonté de construire un projet commun. On connaît depuis assez longtemps ce mécanisme avec le « front » républicain contre le RN ou les partis assimilés. On en voit de plus en plus les limites. De même, les volontés observables, notamment à droite et au centre, pour construire un « front » parallèle anti-LFI, ne fonctionnent que partiellement. Le risque de ces « fronts » est de produire des alliances de court terme, qui ne parviennent pas à construire des projets alternatifs et peuvent carrément renforcer les forces qu’elles ciblent comme ennemies.
Ces rapprochements de circonstance contribuent-ils à contenir certaines forces politiques ou participent-ils, au contraire, à renforcer leur attractivité ?
É.P – Cette question doit être abordée dans le cadre plus global de la fragilisation des forces politiques, avec des électeurs de moins en moins « fidèles » à une force, susceptibles de changer de vote selon les types d’élection. Dans un contexte de forte défiance des Français envers les acteurs politiques, le risque est en effet de brouiller les cartes et de contribuer aux forces extrêmes qui se présentent comme anti-système.