Réélue avec plus de 55 % des voix, Doriane Bécue (Divers Droite) a triomphé dimanche soir à Tourcoing. Mais derrière l’enthousiasme de ses partisans, une autre réalité s’impose : celle d’une abstention massive.
Il est 20 heures passées de quelques secondes, et déjà la rumeur enfle dans le hall de l’hôtel de ville. Les lourdes portes s’ouvrent, laissant s’échapper une clameur compacte, presque vibrante. « Doriane, Doriane, Doriane ! » scandent les militants, serrés sur les marches du grand escalier. Sous les dorures républicaines, les drapeaux tricolores ondulent au rythme d’une Marseillaise reprise à pleins poumons.
Au milieu de cette ferveur, Doriane Bécue apparaît, sourire aux lèvres, les yeux brillants d’émotion. À ses côtés, Gérald Darmanin, premier adjoint. La maire sortante vient de remporter une victoire nette : 55,42 % des voix. Une réélection sans appel, presque écrite d’avance.
Une victoire large, assumée et revendiquée
« Les gens nous ont fait confiance », souffle-t-elle quelques instants plus tard, encore portée par l’énergie du moment. Sa voix tremble légèrement, mais le message est ferme. Elle insiste sur la progression entre les deux tours : près de 1 300 voix supplémentaires, comme une validation, selon elle, du travail engagé.
Dans son discours, la ligne est claire : proximité et terrain. « Éducation, sécurité, propreté… on est dans le quotidien », martèle-t-elle. Dans la foule, Michel, 62 ans, ne cache pas sa satisfaction : « Elle est partout. On la voit dans les quartiers, sur les événements… Les gens le reconnaissent. »
Une opposition fragmentée mais déterminée
Face à elle, l’opposition s’organise. La candidate insoumise Émilie Croës atteint 24,94 %, devançant le RN de Bastien Verbrugghe (19,64 %). Un ordre symbolique que la gauche revendique immédiatement.
« On est passés devant le RN, c’était essentiel », insiste Émilie Croës. Pour elle, ce score est une base : celle d’une opposition qui veut peser, porter des voix « qui ne comptent pas assez ». Elle promet des débats, des confrontations, une présence constante au conseil municipal. Assis au café Le Bailly, Julien, 28 ans, qui a voté pour la liste insoumise, veut y croire : « Au moins, ils vont secouer un peu tout ça. Il faut quelqu’un pour dire les choses. »
Du côté du RN, le ton est à la fois satisfait et inquiet. Bastien Verbrugghe parle de « renouveau », se félicite du nombre d’élus en hausse. Mais il glisse aussi une inquiétude : « Le premier vainqueur, c’est l’abstention. »
« Je ne vois pas pourquoi j’aurais voté. Le résultat était déjà donné… »
Une ville qui ne vote plus
Car c’est bien là que se joue l’autre récit de cette soirée. À quelques rues de l’hôtel de ville, le silence domine. Les bureaux de vote ont fermé depuis longtemps, sans agitation particulière. À Tourcoing, un électeur sur trois seulement s’est déplacé. Un taux d’abstention d’environ 65 %, le plus bas parmi les 43 plus grandes villes de la région. À peine 23 680 votants pour une ville de 100 000 habitants.
Devant l’église Saint-Christophe, Carole hausse les épaules : « Je ne vois pas pourquoi j’aurais voté. Le résultat était déjà donné… » Un peu plus loin, devant la place des bus, un homme s’interroge à voix haute : « C’est Darmanin et compagnie qui ont été élus ? J’ai bien fait de pas perdre mon temps. » À l’inverse, Fatima, 49 ans, tient à défendre son geste : « Moi j’y vais à chaque fois. Même si ça ne change pas tout, au moins j’ai fait ma part. »
Une campagne vaine
Pendant des semaines pourtant, les candidats ont tenté de convaincre. Sur les marchés, dans les halls d’immeubles, au porte-à-porte. « Certains ne savaient même pas qu’il y avait des municipales », raconte Bastien Verbrugghe.
Émilie Croës, elle, évoque une « colère froide », difficile à transformer en participation. « C’est dur de mobiliser des gens qui pensent que rien ne peut changer. » Même Doriane Bécue reconnaissait cette inertie entre les deux tours : « Qu’ils votent pour qui ils veulent, mais qu’ils votent ! » Un appel resté largement sans réponse.