Dans son atelier gantois, cet artiste tisse les confidences de parfaits inconnus pour en faire d’étranges créatures textiles. Entre le confessionnal et la toile, son approche interroge : l’art a‑t-il vocation de nous guérir ?
Il y a quelque chose de profondément apaisant à observer ses mains s’activer. Minutieusement, les doigts enfoncent un fil de laine colorée dans la toile, mêlant la rigueur du tufting à la délicatesse de la cire d’abeille ou de la dentelle.
Originaire de Pologne et ayant grandi en Italie, Sebastian Kulbaka s’est aujourd’hui établi en Belgique. Formé entre Rome, Venise et Gand, où il a décroché son master aux Beaux-Arts en 2024, ce plasticien façonne bien plus que de simples objets esthétiques. Ses œuvres naissent directement des chagrins que des anonymes viennent lui déposer.
L’atelier comme refuge thérapeutique
Tout commence souvent par un coup à la porte. Des gens entrent, s’asseyent et, très vite, les mots se libèrent. Un deuil impossible à faire, une séparation brutale, une perte de repères… L’homme écoute en silence, sans émettre le moindre jugement ni distribuer de conseils psychologiques. Il accueille simplement cette parole nue. « Les gens pleurent et me partagent des traumatismes qu’ils n’ont jamais osé formuler nulle part ailleurs », confie-t-il.
Cette démarche singulière pose d’ailleurs une question vertigineuse : jusqu’où un créateur doit-il enfiler le costume du thérapeute ? Si la vocation première d’une œuvre n’est pas de soigner sur le plan clinique, la pratique de ce Belge d’adoption tend vers une véritable catharsis collective : « Parler de ce qu’on a vécu, ensemble. »

Donner corps aux « monstres de seuil »
De ces douloureuses confessions émergent des figures fascinantes, aux yeux ronds et aux textures multiples. À l’aide de broderie et de peinture acrylique, l’artiste matérialise l’invisible. Il surnomme ses créatures les « gardiens des échanges » ou les « monstres de seuil », illustrant le passage délicat d’un état émotionnel à un autre. « Il existe toujours un point de bascule, une frontière entre l’épreuve que vous venez de traverser et la nouvelle personne que vous êtes en train de devenir », explique-t-il avec douceur.

Le combat pour faire de la création un métier
Tisser les peines du monde n’exempte pas des réalités du quotidien. Derrière la dimension rituelle de ses installations, l’homme mène une véritable bataille économique. En Belgique, le statut d’artiste est un filet de sécurité précieux, mais exigeant : « Vous devez prouver que vous êtes un artiste depuis au moins cinq ans, que vous exposez, et que vous faites quelque chose pour la communauté pour obtenir un revenu basique », précise-t-il.
Pour ce père de famille, la reconnaissance passe aussi par la capacité à subvenir aux besoins des siens. S’il ne considère pas les foires commerciales comme le cœur de son œuvre, il reste pragmatique : « Ça aide quand même à faire connaître mon art. » Au fond, sa plus grande victoire est d’avoir réussi à professionnaliser sa passion : « Je sens que je suis un artiste si je peux transformer ma pratique en un travail. »